Irradiants, immobiles et purs


 

Nous voilà au pays des glaciers sans glacis de Guy Lapierre. Plus personne ne vit ici. Cette Nuit de glace elle hante l’artiste depuis longtemps. Alors il l’a peinte, lui offrant ces nouvelles formes pour nos yeux cristallins. Les glaciers, la neige, le plein soleil de minuit avec son voile boréal, c’est nous.

Ils sont là immobiles en apparence. Leurs structures colossales ne peuvent résister passé un certain degré. Alors c’est la débâcle verticale. Tout tombe, se fissure, se fend vers le bas dans un ralenti majestueux. Le blanc se multiplie, se fragmente, se brise tel un éléphant albinos abattu d’un coup de hache en plein front. Le barrissement des pôles. La fonte n’est ni légère ni imperceptible. Elle fait s’effondrer les glaciers comme au sud la terre s’ouvre pour engouffrer tours d’acier, ponts, bâtiments et villes friables. Ici la beauté se fracasse en carcasses de blanc, des blocs de glace partent à la dérive, ivres, déréglés par le soleil.

On regarde chacune des oeuvres de Guy Lapierre et on imagine une expédition à la fois extérieure et intérieure. Histoire personnelle et géographie de soi se rencontrent à la croisée des extrêmes. 

On se dit, voilà ce qu’aurait pu voir un explorateur imaginaire. Il serait passé ici. Il y a très longtemps ou hier encore. Il aurait navigué, tel un phoque ou un oiseau polaire, entre icebergs et banquises abandonnés à l’éclat des cristaux. Il n’existe plus  aucune trace de son passage, blanchie par un amas stellaire.

Venir ici, en cette Nuit de glace, ce devait être comme aller sur la Lune. Le blanc, le froid, le vide, des bleus inventés dignes des plus beaux yeux du Nord. Être assis au fond d’un cratère sur la face cachée de notre satellite naturel, iceberg en orbite en quête d’éclipse. La solitude aurait confié au visiteur : celui qui a passé le passé au passé est passé là. Rappel des paroles gelées de Rabelais ou ces mots de Cyrano mourant : «Grâce à vous, une robe a passé dans ma vie.» Robe ou banquise, un soir ou l’autre, l’être aimé laissera tomber ces volants de frimas à ses pieds, mousseline mal ajustée, trop lourde pour la taille nuptiale. Un relais préhistorique. Au bas de la nuit, les îlots blancs se déplacent à la vitesse des scintillements d’étoiles. Si l’une d’elles file, le peintre en restitue l’écho en offrant motifs et arabesques cristallisés.

À travers eux on devient une hallucination. Notre sang est blanc, bleu glacier. Il circule à la dérive. Dans les hôpitaux il y a le code blanc, le code bleu... L’Arctique en est là. Et nous ? Les pôles démissionnent imperceptiblement. Ils sont ravagés par la chaleur, en vers libres, sans stophes ou rimes happées. Ils ont les yeux grands ouverts. Abaissent-ils leurs paupières la Terre disparaît. 

Ici la nuit se fait décalcomanie pour créer ces splendeurs volées à la surprise créatrice. Guy Lapierre, en parfait explorateur des pôles intérieurs, déroule pour nous des cartes marines aux multiples récifs gelés. La couleur pure irradie, translucide, pleine de vie. La matière solide, condensée bientôt liquéfiée des glaciers, nuages figés gonflés de froid, crée mille métamorphoses. L’artiste les capte pour nous ébahi et serein. La transformation, la mutation, le déroulement, la magie polaire des signes cachés dans une nature aux paysages hors norme font entendre des chants venus d’ailleurs. Par  endroits la gravité semble gelée laissant en apesanteur ombres portées et matières taillées. Il y a là des tours, des forteresses, des pics, un tunel aux abois, des ponts et passerelles, des îlots, criques et cratères, des tempêtes, des profils, des végétaux, des grottes, des falaises stratifiées. La délicatesse côtoie le désastre dans un soupir peuplé de bourrasques. Tout cela est maîtrisé, animé par la poésie d’une réalité naissante, la vision de tous les ciels en nous. À l’horizon chaque image est une station, un hublot, une goutte posée sur l’air des hautes contrées que magnifie la nuit blottie à flanc de constellations. Le froid est sonore. La clarté craque, psalmodie le vocabulaire de ces êtres de neige : barrière, fragments, sarrasins, tabulaire, trapu, biseauté, érodé, pointu, en dôme, crêtes, zébrures, vêlage, collision, cercle, banc ou bloc. Il y a surtout l’indicible que l’oeil voyant du peintre unit à sa main dévoilent grâce à la décalcomanie. Révélation au vrai sens du terme, velum. Lever le voile. Dès lors, la grâce d’hiver allège cette Nuit de glace. Calottes, vents, lumières iridescentes, mouvements, astres et interstices monumentaux personnifient les couleurs de ce nouvel Arctique : bleu acier, bleu barbeau, bleu de cobalt, bleu de Prusse, bleu givré, bleu turquin, outremer, cæruleum ou lapis-lazuli. Les traversent des verts étincelants, des gris sans mémoire, des blancs atemporels ; ou alors, les tonalités de la terre nous renvoient aux herbes et lichens de la toundra avoisinante, miroirs des aurores boréales. Ensemble ils forment des architectures flottantes chargées d’histoires, de quêtes, de disparitions enfuies on ne sait où. Peut-être y a-t-il là-bas une végétation invisible, une faune cachée, ours, phoques ou oiseaux sacrés traçant dans le ciel le plan des prochains fjords arctiques. Il y a le silence aussi. Celui des ogives congelées, des visages sculptés au coeur des fissures massives et libres. Le silence de l’espace transparent entre ces nouveaux sols enneigés et des ciels bâtis en torrents. Les lieux sont peuplés d’attentes et d’aguets. Tout cela Guy Lapierre le déploie en peignant le grand chavirement des climats. Nous en faisons partie sans y être vus. Le crissement de nos pas dans la neige s’est gravé dans les sillons parallèles des rochers, menhirs et plateaux de cet autre monde. Sans jamais l’avoir visité, il nous est familier. Sa vérité, sa beauté limpide ressemble à notre peau tavelée d’errance. 

La grande Nuit de glace réchauffe l’humanité qui nous lie tous. Elle appelle à la prudence généreuse, à l’équilibre créateur, au discernement dans l’émerveillement. Elle murmure la fragilité de notre paradis. Cette Nuit de glace avec ses archipels luminescents éclaire davantage que tous les soleils de l’enivrement.

 

Rober Racine

Montréal, 2018.