Partout, l'invisible en soi

Monsieur le Président de l'Académie
Mesdames les Académiciennes,
Messieurs les Académiciens,

    Il est curieux de voir comme certains mots accompagnent notre existence. Silence, retrait, solitude, création, méditation, infini, nuit, temps ou invisible en sont quelques-uns dans la mienne. Il y a toujours eu des mots satellites en moi. Ils sont le reflet d’un état d’esprit, une manière de vivre, de voir le monde. Aujourd’hui, certains ont disparu, d’autres veillent encore pour accueillir les nouveaux venus. Ils forment un petit groupe homogène, stable. Ces îlots invisibles portent en eux des traces de soi et d’autrui. Ils forment un archipel de pôles qui, invariablement, s’attirent et se dirigent vers l’inconscient. Ils agissent en nous comme un gong frappé : l’invisible et l’impalpable répondent au bronze immuable. Le pas semble suivre sa trace. La Terre en est ridée. Ses milliards d’habitants en sont les plus mystérieuses. Nous sommes tous la trace de nos parents. Personne n’y échappe. Cela remonte à la nuit des temps. Aussi, nuit et temps dessinent-ils le verso du visible. Dès lors s’offre à nous une zone où le vestige est lui-même invisible : souvenir, mémoire, inconscient, pour ne nommer que les plus présents.

Vitre
    Enfant, j’avais de la difficulté à faire la différence entre l’invisible et le transparent. Je regardais le centre d’une vitre et je croyais voir un objet invisible. Puis j’ai remarqué des reflets sur la surface de verre, des traces de doigts. Un jour, j’ai vu un bourdon se frapper contre la vitre : pok. À cet instant, j’ai fait la différence entre l’invisible et le transparent. La transparence a besoin de matière pour exister. Un son m’a permis de les différencier. Dès lors j’ai regardé le monde en essayant de trouver tout ce qui pouvait être invisible : le vent, les bruits, la température, la voix, la douleur, la joie, l’ennui, le diaphane, l’infini, l’éternité, le mouvement, etc. Des années plus tard, je découvrirais avec ravissement certains textes d’Aristote sur le sujet : les Petits traités d’histoire naturelle ("De la sensation et des sensibles"), Physique (le Livre Six) et le Traité de l’âme ("La vue et le visible"). Aristote est un guide merveilleux dans l’art d’observer le monde de manière sensorielle. Il capte, ressent, comprend, réfléchit et témoigne avec clarté des phénomènes simples et complexes, abstraits ou concrets. Il est un compagnon de route vers lequel je reviens régulièrement depuis des années. Je ne saisis pas tout du premier coup. Mais il n’est pas important de toujours tout comprendre. À la manière du temps, invisible en soi, la pensée du philosophe agit sur moi et m’indique de nouvelles voies : ces successions de petites traces.

Des pas
      Enfant je ne lisais pas. J’ai commencé à lire véritablement vers l’âge de quinze ou seize ans. Avant ce temps de la lecture, je vivais dans mon corps, dans la nature, le monde du visible et du sensible immédiat. Ce qui était de l’ordre de l’esprit, du savoir, me rebutait, me freinait, me rendait littéralement malheureux au point de pleurer ou de fuir à travers champs retrouver mes amis les insectes. Je n’ai jamais été bien à l’école; que ce soit comme étudiant ou professeur. Mais comme la plupart des enfants, le monde du merveilleux touchait en moi un nid ensommeillé où mille traces viendraient un jour changer ma vie. Déjà l’invisible fomentait les brindilles de ce nid intérieur. L’exploration spatiale des Américains me fascinait, tout particulièrement les astronautes marchant dans l’espace. Un homme couché dans de l’invisible, vêtu de blanc, le visage caché derrière une visière de mylar, tel un insecte cosmique, nouveau-né flottant dans le liquide amniotique de l’exploration, fut l’une des images les plus fortes à s’imprimer en moi. Comme d’autres enfants, j’ai refait ces marches dans l’espace sous l’eau des piscines. J’ai passé là des heures en état d’apesanteur aquatique, à refaire les gestes des astronautes des vols Mercury, Gemini et Apollo. En apesanteur, la gravité n’est-elle pas invisible, inatteignable ?

Bandelette
       Un soir d’automne est apparu sur l’écran noir et blanc du téléviseur familial The Invisible Man, la série télévisée américaine de 1958 inspirée du merveilleux roman de H. G. Wells publié en 1897. Pendant vingt-six semaines j’ai suivi avec fascination les aventures de ce curieux monsieur-momie portant des lunettes de soleil et coiffé d’un feutre, rappelant en cela le casque d’Hadès qui le rendait invisible lors de son combat contre les Titans.
     J’ai retenu peu de choses de ces treize heures d’aventures. Sinon la bandelette blanche se déroulant autour de sa tête pour nous révéler l’invisibilité du héros, les rixes entre lui et des malfaiteurs ébahis de recevoir des coups provenant du vide, mais surtout, les traces de pas sur le sol trahissant, ou témoignant de sa présence invisible au monde. Pour moi l’essentiel gravite autour de ces trois souvenirs : l’apparition, la révélation, la disparition. Ainsi, pour toute preuve, il nous reste la signature légère d’un pied humain. Les pas de l’homme invisible, ceux des astronautes marchant dans l’espace et le « petit pas pour l’homme, un pas de géant pour l’Humanité » de Neil Armstrong sur la Lune.
     L’invisible traverse trois romans anglais du XIXe siècle, annonciateurs de notre modernité : Frankenstein de Mary G. Shelley publié en 1818, Dr. Jekyll and Mr. Hyde de Robert Louis Stevenson publié en 1886 et The Invisible Man de Herbert George Wells publié en 1897. Sous l’impulsion du premier, écrit en quelques mois par une jeune fille de dix-neuf ans en vacances près de Genève, ces ouvrages, prolongeant les mythes de l’Antiquité grecque, traitent à divers niveaux de l’absence d’identité, du double, de la disparition, de l’anonymat (pour ne pas dire l’innommable ou l’innommé : l’être créé par Victor Frankenstein ne porte aucun nom mais lit Plutarque et Goethe caché dans une cabane), du clonage, des manipulations génétiques et autres obsessions de notre siècle. La lecture des trois romans, dans l’ordre de leur création, est révélatrice. Étrange tout de même qu’au XIXe siècle, en Angleterre, ces trois écrivains (parmi les plus connus) aient raconté respectivement l’histoire d’un homme qui en crée un autre (Frankenstein); se transforme en une autre personne (Dr. Jekyll and Mr. Hyde); enfin, peut devenir invisible à volonté (The Invisible Man). Dans chacun des cas l’invention du procédé permet au héros de se subtiliser, de se dissimuler à lui-même et aux autres ou de disparaître. L’invention échappe à son créateur, le dépasse ou le perd. Se recréant autre il devient absence. Seules les traces demeurent : parts brisées d’un disparu…

Musique
    À la fin de mon adolescence, la grande invisible qui changea ma vie fut la musique. Elle m’a donné accès à la lecture, à l’écriture, à la création sous toutes ses formes. Trente ans plus tard, l’aventure de la création est toujours au cœur de ma vie. C’est la colonne vertébrale de mon existence.
C’est par le plus grand des hasards que j’ai pris connaissance des œuvres musicales d’Érik Satie. Sa musique n’a jamais été très présente dans ma vie, sauf à quatre occasions précises : l’interprétation au piano, seul et sans arrêt, devant public, des Vexations (1893-1895). Entre novembre 1978 et mai 1979 j’ai donné quatre exécutions intégrales de cette œuvre. En lisant les partitions de ses premières œuvres, j’ai remarqué à quel point Satie aimait noter entre les portées des indications de jeu où l’invisible, l’impossible, l’impalpable et l’intemporel même s’offrent à l’interprète.
     Aujourd’hui j’avoue préférer les partitions de Satie à sa musique. Elles possèdent des intuitions poétiques et philosophiques. Elles amènent le lecteur sur les voies évoquées plus haut au sujet d’Aristote.
Nous savons que le rapport, le sens, entre le son musical et le mot, la musique et le texte, l’image ou les couleurs (pensons aux œuvres des compositeurs Alexandre Scriabine ou Olivier Messiaen par exemple) sont très subjectifs pour l’auditeur. Satie, sous des dehors parfois humoristiques (réels en certains cas), associe une phrase musicale (succession de notes) avec des indications de jeu qui diffèrent des expressions traditionnelles telles que : legato, portato, pianissimo, sotto voce, crescendo, semplice, etc. Satie, en réaction à une certaine forme d’académisme, ironie ou sarcasme, inscrit plutôt des mots destinés à créer chez l’interprète un certain état. Dans les trois premières Gnossiennes (1890), il écrit : Très luisantQuestionnezDu bout de la penséePostulez en vous-mêmePas à PasAvec une légère intimitéSeul pendant un instantPortez cela plus loinOuvrez la têteEnfouissez le son
    En lisant ces indications (Satie interdisait à quiconque de les lire à haute voix pendant l’exécution de l’œuvre) imprimées sur une feuille blanche, sans portées musicales, on a sous les yeux quelque chose de semblable à certains exercices de méditation. Mais elles sont davantage mystérieuses en relation avec le texte musical.
    Une œuvre troublante à cet égard est la Messe des Pauvres composée en 1895. Elle est écrite pour chœur et grand orgue. Ici la question de l’invisible est posée sans détour. À la fin de la section Commune qui mundi nefas, Satie écrit au-dessus de cinq accords joués parallèles aux claviers et pédalier : Presqu’invisible.
Cette indication m’a longtemps habitée. Elle m’intrigue toujours. Elle rappelle les énigmes d’Héraclite. Comment peut-on être ou devenir presque invisible ? La question, dans ce contexte, est sans réponse. Satie invite, propose, souhaite qu’à cet instant précis, ou le texte musical ou l’interprète soit presque invisible. Je dis un ou l’autre et non les deux parce que Satie met le mot invisible au singulier. Le son, un état d’être sont en soi non visibles. Mais être presque invisible, c’est aussi être un peu visible. Ici la réflexion est sans fin. Ailleurs, dans la Messe des Pauvres, se trouve une autre indication de jeu déstabilisante. Elle se trouve à la section Prières des Orgues. Elle est le pendant temporel du presque invisible qui, lui, est spatial. À deux reprises, Satie indique : Avec un grand oubli du présent. Oublier le présent c’est la nostalgie. Ce peut être également se souvenir ou espérer, passé et futur étant les deux versants d’un présent évanescent. Mais c’est aussi oublier le présent, l’instant présent, pour devenir musique, sons et silence; invisible donc.
Deux années plus tard, en 1897, Satie composera trois œuvres pour piano : Pièces froides, danses de travers. Chacune contient des indications semblables à celles des premières Gnossiennes. Peut-être vont-elles plus profondément en soi. BlancToujoursMieuxMerveilleusementParfaitSans bruit. Puis, celle-ci : Être visible un moment. Nouvelle énigme. Satie demande à être visible. Ce qui suppose qu’avant l’invisible était. Ici le un moment rejoint le presque de la Messe des Pauvres.
    Le mystère, l’énigme circulent à travers ces œuvres de Satie. Elles sont une longue méditation sur la manière d’être à la musique, aux mots, au piano, au moment où l’on s’assoit pour poser les mains sur le clavier et modeler une face cachée de la vision. Aussi, pour toucher ce nouvel audible, Satie demande à l’interprète de s’abstraire sans laisser de traces…

Le Parc de la langue française
    C'est le 29 octobre 1979 que l'idée de créer un parc de la langue française, un jardin de mots, m'est venue. Un parc public, installé en permanence, où tous les mots de la langue française et leurs définitions, imprimés sur de petits panneaux, seraient plantés au sol, paysagés en harmonie avec la nature avoisinante, répartis en quartiers de mots, de A à Z, chaque classe de mots pouvant être identifiés par une couleur spécifique. Un lieu où, pour apprendre de nouveaux mots, le lecteurs-promeneurs aurait à se déplacer physiquement dans l'espace, d'un mot à un autre ; du quartier des L à celui des I ; du quartier des R à celui des E, par exemple. Faire du dictionnaire un lieu géographique où la lecture de chacun devient un parcours. Un espace où l'on chemine littéralement au sein d'un texte. Un endroit paisible, à l'image des jardins botaniques avec leurs fleurs, leurs bosquets, leurs allées et leurs bancs, où chacun pourrait se donner rendez-vous au mot de son choix ; là où tous les mots se sont donné le mot. J'imaginai alors de paysager les mots de la langue française par cristallisation, arborescence en harmonie avec la nature accueillant le projet. Faire en sorte que le parc soit une immense page sur laquelle se trouvent paysagés tous les mots de la langue française. 

Création
    La création est imprévisible comme la vie. Elle nous entraîne, nous conduit sans jamais nous guider réellement là où elle le veut bien. Certaines oeuvres nous obligent à ne pas ou plus continuer. D'autres, par contre, nous poussent plus loin. C'est le dépassement des limites par le refus du raisonnable. Mais ces instants sont rares, précieux. Il faut alors une rigueur, une discipline, une patience, une abnégation, une folie quasi obsessionnelle qui fasse fi de tous les détours, de tous les raccourcis, de toutes les distractions qui peuplent nos sociétés et qui bien souvent nous encouragent à "laisser tomber" parce que... cela ne sert à rien. 
    L'artiste est là pour offrir des visions, transcender le réel, le montrer sous de nouveaux angles. Il ressemble à un pilote d'essai. Il repousse toujours plus loin les limites de l'exploration du monde et de l'infini. Son rôle est de capter et saisir l'insondable de la vie et des êtres. Il doit garder ses contemporains en contact permanent avec la lumière et la poésie. Il crée des liens entre le visible et l'invisible, l'audible et l'inouï, chuchote des secrets, trace des mystères, vivifie les sens, communique les présences du sacré. Il doit s'adresser au cœur des gens, à leur musique intérieure. Il doit être totalement disponible, à l'écoute de tout, prêt à chaque instant à recevoir un signal, une onde, une image venus d'ailleurs et leur donner vibration. Il doit révéler la moindre intuition, le moindre frémissement de la pensée naissante. Si par sa création, il donne envie de créer, d'explorer, d'aimer et de continuer ; s'il peut offrir un peu de silence et de répit, un réel apaisement, alors l'artiste œuvre dans la bonne voie : il éveille et fait rêver à la fois. 
    
    Merci à Marie-Claire Blais pour ses mots ouverts, sa lecture généreuse, son accueil chaleureux. Quel privilège de savoir qu'une écrivaine aussi immense a pris le temps de parcourir ma création. Merci