Voilà. C’est fait. Elle a tué Ted Bundy. C’est terminé. Fini. Morto. Maintenant commence pour Lyzane Potvin le chemin de la remontée, celui de la création vers les arcanes du meurtre. Approcher l’insondable mystère des réponses que donnent parfois certains tueurs en série à la question :
«Pourquoi avez-vous tué ?
— Je ne sais pas. Comme ça. Pour rien. Pour voir. Pour me voir. Pour avoir le contrôle total. C’était plus fort que moi. Il fallait que je le fasse. Pour qu’ils sachent. »
La plupart des tueurs en série montrés dans les toiles de Lyzane Potvin ont tué pour exister, au moins une fois dans leur vie.
Pendant plus d’un an l’artiste a étudié, entendu, regardé des documentaires, lu biographies, essais, entretiens avec ces êtres qui fascinent et attirent en privé mais choquent et révoltent en public. Au moyen de la peinture, elle a voulu aller à la rencontre de leur dérèglement. Ce qui l’a touchée au plus profond d’elle-même chez ces êtres, c’est la zone noire et fragile qui vit au grand jour dans leur nuit. Une zone qui peut-être veille en chacun de nous, innommée, interdite, insoupçonnée. Cette dimension trouble, incontrôlable, échappée de la raison commune, tel un cri d’alarme, traverse toutes les œuvres de la série J’ai tué Ted Bundy.
Ces tueurs ont un prénom, un nom, un visage, une famille, une enfance, une jeunesse, une adolescence, un âge adulte, une création potentielle comme acte de résistance à ce qui a pu les violer physiquement ou psychologiquement un jour ou l’autre. Mais une fois leurs crimes commis, avoués, ils perdent toute identité. Ils deviennent deux lettres : SK, serial killer.
Pourquoi s’intéresse-t-on à un tueur, une tueuse en série ? Tuer fascine et inquiète. Créer fascine, interroge et attire. Tuer peut choquer, dégoûter. Tous les verbes liés à la répulsion y passent. Mais l’œil extérieur restera toujours ouvert pour voir jusqu’où un SK est allé trop loin dans l’irréparable pour le commun des mortels. Depuis le tout premier meurtre de l’Humanité jusqu’à celui qui vient tout juste d’être commis aujourd’hui, quelque part, sur la Terre, cet acte étrange, profondément inexplicable nous interpelle.
Dans les œuvres de la série J’ai tué Ted Bundy, ce n’est pas la manière dont ces êtres ont tué leurs semblables qui intéresse l’artiste, mais un possible rapprochement avec eux, cet autre en soi. Comme si la femme qu’est Lyzane Potvin et l’artiste qui prend des risques voulait offrir à ces êtres de lumière noire une écoute, une attention, un tête à tête, une charité, une bienveillance qui leur fut sans doute refusée ou volée très tôt dans l’existence. Une manière pour elle de leur dire : «Stop ! On va se parler. On a des choses à se dire vous et moi. Je vous invite dans ma peinture.» Une parole, des gestes, des poses, des tourbillons de folie. Elle peint pour signifier : je serai le cran d’arrêt de votre incontrôlable besoin de tuer qui ne cesse de vous consumer. Un cran d’arrêt qui a du cran sur grand écran. Elle sait que ces êtres, nonobstant l’inexcusable, l’inadmissible, l’horreur de leurs crimes et la souffrance sans nom qu’ils ont causée aux victimes et à leurs familles, ces êtres peuvent nous faire réfléchir sur l’incompréhensible et la condition humaine si vulnérable.
Huit hommes, deux femmes, quelques animaux et des incendies. En offrandes et partage : des couleurs, des photos, des brûlures dans la chair de la toile et la présence de l’artiste qui prend soin de tout ce monde.
Pour nous, Lyzane Potvin se dit : «Qu’est-ce que ce serait si je tenais dans mes bras Ed Kemper, Ed Gein et Henry Lucas comme une mère son enfant ? Si j’accouchais d’Arthur Shawcross ? Si j’invitais Ted Bundy à dîner en tête à tête ? Si je consolais Jeffrey Dahmer ? Si je devenais un chevreuil devant Robert Hansen ? Si je distribuais les cartes lors d’une partie de poker entre Ted Bundy et Michel Fourniret, l’Amérique et l’Europe ? Qu’est-ce que les gens diraient si j’aimais Aileen Wuornos et m’asseyais à ses côtés, par terre, comme une petites fille ? Et qu’est-ce que le monde dirait encore si je relevais mes cheveux comme la Belle Gunness pour regarder là où vont ses yeux ? Qu’est-ce que ce serait si je vivais tout ça entourée d’incendies ?»
Ça brûlerait de l’intérieur, l’âme, le cœur, le corps, l’esprit, la raison, le sexe. Ça consumerait toute la haine, la colère, le mal, le manque, la souffrance de l’humanité. Ça nous ferait vivre une expérience limite. Et plus encore.
Parce que sur la porte de l’atelier où Lyzane Potvin a créé toutes les toiles de J’ai tué Ted Bundy se trouve un écriteau sur lequel est écrit en grosses lettres rouges le mot DANGER.
Rouge comme les vers de ce poème attribué à Thérèse d’Avila :
Rober Racine
Montréal, 7 octobre 2014.
«Pourquoi avez-vous tué ?
— Je ne sais pas. Comme ça. Pour rien. Pour voir. Pour me voir. Pour avoir le contrôle total. C’était plus fort que moi. Il fallait que je le fasse. Pour qu’ils sachent. »
La plupart des tueurs en série montrés dans les toiles de Lyzane Potvin ont tué pour exister, au moins une fois dans leur vie.
Pendant plus d’un an l’artiste a étudié, entendu, regardé des documentaires, lu biographies, essais, entretiens avec ces êtres qui fascinent et attirent en privé mais choquent et révoltent en public. Au moyen de la peinture, elle a voulu aller à la rencontre de leur dérèglement. Ce qui l’a touchée au plus profond d’elle-même chez ces êtres, c’est la zone noire et fragile qui vit au grand jour dans leur nuit. Une zone qui peut-être veille en chacun de nous, innommée, interdite, insoupçonnée. Cette dimension trouble, incontrôlable, échappée de la raison commune, tel un cri d’alarme, traverse toutes les œuvres de la série J’ai tué Ted Bundy.
Ces tueurs ont un prénom, un nom, un visage, une famille, une enfance, une jeunesse, une adolescence, un âge adulte, une création potentielle comme acte de résistance à ce qui a pu les violer physiquement ou psychologiquement un jour ou l’autre. Mais une fois leurs crimes commis, avoués, ils perdent toute identité. Ils deviennent deux lettres : SK, serial killer.
Pourquoi s’intéresse-t-on à un tueur, une tueuse en série ? Tuer fascine et inquiète. Créer fascine, interroge et attire. Tuer peut choquer, dégoûter. Tous les verbes liés à la répulsion y passent. Mais l’œil extérieur restera toujours ouvert pour voir jusqu’où un SK est allé trop loin dans l’irréparable pour le commun des mortels. Depuis le tout premier meurtre de l’Humanité jusqu’à celui qui vient tout juste d’être commis aujourd’hui, quelque part, sur la Terre, cet acte étrange, profondément inexplicable nous interpelle.
Dans les œuvres de la série J’ai tué Ted Bundy, ce n’est pas la manière dont ces êtres ont tué leurs semblables qui intéresse l’artiste, mais un possible rapprochement avec eux, cet autre en soi. Comme si la femme qu’est Lyzane Potvin et l’artiste qui prend des risques voulait offrir à ces êtres de lumière noire une écoute, une attention, un tête à tête, une charité, une bienveillance qui leur fut sans doute refusée ou volée très tôt dans l’existence. Une manière pour elle de leur dire : «Stop ! On va se parler. On a des choses à se dire vous et moi. Je vous invite dans ma peinture.» Une parole, des gestes, des poses, des tourbillons de folie. Elle peint pour signifier : je serai le cran d’arrêt de votre incontrôlable besoin de tuer qui ne cesse de vous consumer. Un cran d’arrêt qui a du cran sur grand écran. Elle sait que ces êtres, nonobstant l’inexcusable, l’inadmissible, l’horreur de leurs crimes et la souffrance sans nom qu’ils ont causée aux victimes et à leurs familles, ces êtres peuvent nous faire réfléchir sur l’incompréhensible et la condition humaine si vulnérable.
Huit hommes, deux femmes, quelques animaux et des incendies. En offrandes et partage : des couleurs, des photos, des brûlures dans la chair de la toile et la présence de l’artiste qui prend soin de tout ce monde.
Pour nous, Lyzane Potvin se dit : «Qu’est-ce que ce serait si je tenais dans mes bras Ed Kemper, Ed Gein et Henry Lucas comme une mère son enfant ? Si j’accouchais d’Arthur Shawcross ? Si j’invitais Ted Bundy à dîner en tête à tête ? Si je consolais Jeffrey Dahmer ? Si je devenais un chevreuil devant Robert Hansen ? Si je distribuais les cartes lors d’une partie de poker entre Ted Bundy et Michel Fourniret, l’Amérique et l’Europe ? Qu’est-ce que les gens diraient si j’aimais Aileen Wuornos et m’asseyais à ses côtés, par terre, comme une petites fille ? Et qu’est-ce que le monde dirait encore si je relevais mes cheveux comme la Belle Gunness pour regarder là où vont ses yeux ? Qu’est-ce que ce serait si je vivais tout ça entourée d’incendies ?»
Ça brûlerait de l’intérieur, l’âme, le cœur, le corps, l’esprit, la raison, le sexe. Ça consumerait toute la haine, la colère, le mal, le manque, la souffrance de l’humanité. Ça nous ferait vivre une expérience limite. Et plus encore.
Parce que sur la porte de l’atelier où Lyzane Potvin a créé toutes les toiles de J’ai tué Ted Bundy se trouve un écriteau sur lequel est écrit en grosses lettres rouges le mot DANGER.
Rouge comme les vers de ce poème attribué à Thérèse d’Avila :
À l’intérieur de mes entrailles,
j’ai ressenti un coup soudain :
le mouvement était divin
car son exploit y fut de taille.
Ce coup me blessa et ainsi,
bien que je sois blessée à mort,
et bien que je souffre si fort,
c’est une mort qui donne vie. (1)
(1) Thérèse d’AVILA, Je vis mais sans vivre en moi-même, Paris, Éditions Allia, 2008, p. 53.
Rober Racine
Montréal, 7 octobre 2014.