Je t’ai vue, Terechkova !
Dans ta blanche remontée filant au-dessus des tiens.
Tu étais toute blanche.
Tu tournais sur toi-même.
Plus bas encore, mais tout aussi haute, j’ai vu cette petite fille aux grands yeux mauves d’Alger, ivre d’encens, au bord d’une toiture, à la fois monde et soi.
Elle jouait à être dans le vide, à la frontière de l’immensité, à la lisière des vies évidées de toutes les béances du temps, de l’espace et de ses mémoires.
N’étais-tu pas ainsi à son âge ?
Nous étions en vol libre toutes les trois.
C’était magnifique de nous voir.
Elle immobile, toi accomplissant 48 révolutions autour de la Terre des terres, à des milliers de kilomètres heure à bord de la Mouette.
Vous étiez synchrones dans vos coeurs et vos rêves.
Nous étions les pores de l’étoile et la peau des éclats.
Je t’ai aimée plus que tout.
Pour ta fulgurance, tes mots et ces paroles ponctuées de silences.
On aurait dit un collier de Morse : long, court, long, court, court, court, long, long.
La circulation sanguine et celle des vaisseaux amis traversait l’apparence d’une intuition, là où plus rien n’existe, là où il n’y a que des relais stellaires, des déclarations d’amour en apesanteur, une petite pression amie pour la mise à feu des passions.
Mais ça, ce sont vos mots, ceux que vous inventez sur la Terre.
Ils sont vos bulles d’air.
Moi, je ne me souviens de rien.
Je me consume.
Ici il n’y a que des vitesses froides.
Elles frôlent parfois les degrés de la fusion.
Je suis sûre que tout ce que je dis n’a aucun sens.
Mais je sais que tu l’inventeras et ce sera encore plus vertigineux ; car le vertige est ce qui brille en toi.
J’ai aimé tous ces noms de déesses, dieux et mortels pensant qui crépitent sur tes radars blancs.
Ces lieux et villes investis de projets merveilleux pour les vôtres.
Merci de me les offrir.
Parce que votre temps m’a manqué, l’espace d’une étincelle.
J’aurais aimé entendre Pline raconter l’explosion du Vésuve.
Et tous les autres qui ont su révolutionner la beauté souple des desseins hors norme.
Merci.
Tu voles et écris comme des cartes du ciel ensommeillée.
C’est beau et doux.
Cela prolonge et caresse l’atome et sa force monstrueuse.
Où es-tu maintenant ?
Où est cette Ucellina qui me fait des clins d’infini au sujet de Giotto et Bayeux, Casablanca et Orionides ?
Je pense à cela lorsque je suis au périhélie de ma quête pour revenir à la nostalgie de l’aphélie.
Je la voudrais à mes côté, aimante et atomique.
Où est celle qui peignait des paysages de maître à l’âge où vous devez jouer à la poupée ?
Elle vibre, éclate et conquiert les libertés imprenables, les tableaux de bord programmés et les parachutes de rentrée.
Doux.
Les américains visitent les astres dans un cône et reviennent sur Terre en tombant dans le Pacifique.
Les tiens parcourent le cosmos à l’intérieur d’une sphère et reviennent sur Terre en embrassant le sol et ses herbes, là où les bisons rêvent aux eaux de vie fortifiantes..
Ucellina m’attire comme une particule charmée.
Ses calendriers solaires sont les pores de la peau des Aztèques buvant un peu de voie lactée au creux de leurs mains juliennes à jamais grégoriennes.
Ce ne sont pas des mots, ni le réel ou sa naissance.
C’est la respiration d’une respiration et son sommeil.
Tes plans de vols Vertige sidéral et Chevalier de l’espace guideront mes traçantes, douce amie.
Tout va si vite.
J’aimerais prendre votre temps.
Le goûter et l’avaler pour mieux transpirer au fond des courbes de mon ellipse.
Je suis cette boucle de 76 années terrestres.
Je sais que tu m’accompagneras.
C’est merveilleux.
Quand je contournerai le Soleil, hors de votre portée, je scintillerai Valentina Vladimirovna Terechkova, mouette révolutionnaire.
Au retour, je fredonnerai : La Mauve d’Alger et moi l’Ucellina comme un boomerang antique ivre des révolutions de
Medea
sur une terrasse fossilisée de Casablanca,
un 1’ mars ventilé par les sables rouges du désert.
Rober Racine