Raymond Gervais (2018- *


 

 

     L’artiste Raymond Gervais nous a quittés le 6 janvier dernier à Montréal, sa ville natale. Il aurait eu 72 ans le 1er mars 2018. Quelques heures auparavant, un autre explorateur s’envolait à jamais, l’astronaute américain John Watts Young, à 87 ans, le neuvième homme à avoir marché sur la lune, dans la région du cratère Descartes, en 1972. Chacun à leur façon, ils nous auront fait rêver d’un autre monde, imaginaire pour le premier, bien réel pour le second. Quelques jours avant son décès, Raymond Gervais confiait à ses proches : « L’imaginaire est réel. »
     Au printemps 2017, Les écrits (n150) présentaient un portfolio de quelques-unes de ses œuvres visuelles et publiaient ce qui allait être son dernier texte, « Edgard Varèse par Fernand Ouellette », écrit pour célébrer le cinquantième anniversaire de la biographie du compositeur. Pour l’artiste, ce livre était capital dans l’histoire de la modernité du Québec. Créateur des « concerts de l’imaginaire », Raymond Gervais, à travers ses installations, performances, textes sur la musique actuelle et le travail d’autres créateurs – publiés notamment dans la revue Parachute –, émissions de radio sur le jazz pour la FM de Radio-Canada, compositions musicales, photographies, vidéo, n’a cessé de tisser des liens entre le visible et le sonore, l’invisible et l’inaudible.
     Lecteur attentif de Cesare Pavese, Samuel Beckett, Virginia Woolf, James Joyce, Marina Tsvétaeva, Anna Akhmatova, Arthur Rimbaud, Lautréamont et tant d’autres, il les a fait parler en silence pour nos yeux à travers leur visage, leurs mots, des photographies, des pochettes de disque, un phonographe, le moulage d’une main, des ventilateurs, des lutrins, des métro-nomes... Autant d’objets devenus les personnages de ce « petit théâtre du temps et du son » que représentait le tourne-disque pour l’artiste.
     À travers ses œuvres, il a exprimé son amour inconditionnel du jazz, de l’histoire de l’art, de la musique et de la littérature, mais aussi des phénomènes naturels (tornade, foudre, vent, pluie), des inventeurs et des explorateurs singuliers.
   Passionné depuis toujours par l’histoire de la phono-graphie, de l’enregistrement audio et de sa transmission, il a créé des installations inspirées des vies de Charles Cros, Thomas Edison, Guglielmo Marconi et certains des plus grands interprètes, compositeurs ou musiciens ayant usé de cette technologie, dont Enrico Caruso, Feodor Chaliapine, Thelonious Monk, Bud Powell, Béla Bartók, Maurice Ravel, Charlie Christian, Charles Ives, Edgard Varèse, Claude Debussy. Il écrivait à ce propos :
   "De 1976 à aujourd’hui, j’ai réalisé plusieurs installations où j’ai graduellement éliminé le son audible du travail. Le « son visuel » a pris la relève définitivement à partir de 1990. Tout ce monde sonore générateur de contenu visuel, évoqué depuis le début, est ce qui m’a formé comme artiste et fourni les éléments constitutifs de ma pratique sonore-silencieuse actuelle" 2.

     Dans chacune de ses œuvres, Raymond Gervais nous raconte une histoire comme le ferait un écrivain. Il signale un fait rare, un sens nouveau, une correspondance secrète, un détail passé inaperçu, sous silence par les historiens. Ce peut être Claude Debussy regarde l’Amérique, les yeux rivés sur une partie de baseball qui a lieu en face de la statue de la Liberté ; le peintre et douanier Henri Rousseau évoquant la faune et la recréation du monde via un Mexique imaginaire ; un inconnu venu écouter la grande basse russe Féodor Chaliapine écoutant un enregistrement, ou tel autre en train de regarder le pianiste Ferruccio Busoni le regardant ; le compositeur américain Charles Ives posant la question de l’existence The Unanswered Question à de petites figurines immobiles au sol dans l’attente d’être Cap T ; une tornade avançant vers nous au-dessus du cornet acoustique d’un phonographe ; l’écrivaine et activiste américaine Helen Keller, sourde et aveugle, posant ses doigts sur les lèvres d’Enrico Caruso pour « écouter », sentir la vibration de la voix du grand ténor italien ; ou encore un bandeau-miroir murmurant à votre visage ces mots de Cesare Pavese : La mort viendra et elle aura tes yeux. La liste des récits est sans fin.
     S’il avait écrit et publié toutes les histoires merveilleuses omniprésentes dans ses œuvres visuelles, on l’aurait placé d’emblée dans la même famille de sensibilité que Julio Cortázar, Jorge Luis Borges, Italo Calvino ou Alejo Carpentier (je pense ici à son roman Concert baroque). L’imagination, les personnages, les lieux, les situations, la superposition du temporel et de l’atemporel, le télescopage de différents espaces et une manière de percevoir et de capter le monde en faisant des liens là où les gens n’en voient aucun les réunissent. Mais il a préféré le silence du visible, explorer et habiter l’espace avec des matériaux vivants, pondérables, fragiles et colorés. Étrangement, on a dit qu’il était un « artiste conceptuel », appellation qu’il acceptait, ce qu’on ne dit jamais d’un écrivain ou d’un cinéaste qui raconte des histoires...
     Malgré son savoir encyclopédique, Raymond Gervais était la modestie même. En 33 ans d’une amitié indéfectible, jamais je ne l’ai entendu dire du mal de qui que ce soit. Il était un être d’exception, touché par une grâce rare : la discrétion sensible et généreuse. Son écoute absolue (comme on parle d’oreille absolue) accueillait les récits de son interlocuteur en lui donnant l’impression d’être unique au monde. Jusqu’à la fin, sa curiosité pour la vie, les êtres et leurs expériences fut intacte. Il avait une compréhension exceptionnelle de la parole et des actes de ceux et celles qui perçoivent le monde avec acuité.
     Durant ses derniers jours, quelques œuvres amies l’accompagnaient sur sa table de chevet : Soubresauts et Imagination morte, imaginez de Samuel Beckett, Le rêve, le sphinx et la mort de T. d’Alberto Giacometti, Impressions d’Afrique de Raymond Roussel. Ses proches lui en ont fait la lecture. Il y avait également une partition musicale de son ami le compositeur et violoniste Malcolm Goldstein. Ce dernier la chanta pour lui. Elle se termine par l’ultime haïku du poète japonais Matsuo Bashō :
travelling during illness
dream is desolated field going
around (and around) 3
      La dernière œuvre musicale écoutée par Raymond Gervais fut La Mer de Claude Debussy, mort cent ans plus tôt, en 1918, à la même heure, soit 22 heures.

     En terminant, voici un court extrait du texte « Le regard écoute », que Raymond Gervais publiait en 1999 et qui résume bien son attitude face à la vie et la création :

    "Les gens qu’on a connus, aimés, ne meurent jamais. Ils vivent en nous pour toujours jusqu’à ce qu’on meure à notre tour, qu’on les rejoigne en quelque sorte dans la mort, dans l’au-delà énigmatique, mystérieux. Ceci dit, nous vivons quand même, d’une certaine façon, avec les morts au jour le jour, dans ce monde-ci. Claude Debussy semble bien vivant, Samuel Beckett aussi, Marina Tsvétaeva, Guglielmo Marconi, Richard Wagner, Charlie Christian, Man Ray... on n’a qu’à ouvrir l’œil, tendre l’oreille par exemple, pour les entendre, à la radio ou sur disques, leurs voix, leurs musiques, leurs mots, sinon visiter les musées et les galeries pour voir leurs images, leurs formes, leurs idées. Les morts sont bien vivants d’une certaine manière et ils nous parlent encore, nous touchent, nous bousculent, nous remettent en question. L’invisible est visible, l’absent est présent, tout comme le silence résonne et le regard parle. Ainsi, la musique est invisible et pourtant on l’entend. Elle est une matière invisible qui nous atteint, qui nous « touche », tout comme le vent, l’air. (Et pas de musique sans air, pas d’art non plus, de vie sans air. De chant. L’air et le temps sont les matériaux-clés en art.) En contrepartie, le « visible de la musique», pour nous atteindre, doit-il être silencieux ? "


*     En 2012, Raymond Gervais créait pour Rosascape, à Paris, l’ins-tallation Finir (d’après Samuel Beckett et Claude Debussy), dans laquelle deux partitions étaient ainsi rédigées : Claude Debussy (1918 – et Samuel Beckett (1989 – . Dans la poétique de l’artiste, cela pourrait signifier que la mort d’un créateur marque son entrée dans un temps infini, une parenthèse jamais refermée pour ses survivants : le temps des commencements pour son œuvre.

2.     Nicole Gingras, Raymond Gervais, 3X1, Galerie Leonard & Bina Ellen Art Gallery, VOX, centre de l’image contemporaine, Montréal, 2001, p. 31. Pour une connaissance approfondie de la pensée de Raymond Gervais, j’invite le lecteur à lire l’ouvrage Puisqu’à toute fin correspond, paru en 2007 aux Éditions Nicole Gingras, Montréal. www.electrocd.com

3.     Traduction de Malcolm Goldstein inscrite ainsi sur sa partition.

4.     Raymond Gervais : le regard musicien, Chantal Boulanger, Musée d’art de Joliette, Québec, 1999, p. 28-31.