S’envoler, se déplacer
Voler, flotter Croiser, rencontrer Entrechoquer, diviser Combiner, multiplier Densifier, alléger Terminer et recommencer
Imaginez des formes et des motifs organiques, réguliers, analogues, distincts et des enjeux picturaux où jonglent les dualités : planéité et profondeur, ombre et lumière, immobilité et mobilité.
Diaphane présente une série de tableaux où les bleus et les blancs se conjuguent : champs ludiques ouverts tant sur l’infiniment petit que sur l’immensité du ciel.
Mercedes Font
Mercedes Font est une amoureuse de la couleur. Ses œuvres, depuis bientôt trente ans, le chantent, le dansent avec la précision et la passion, parfois troubles, voire tragiques, du flamenco cher à l’artiste. Une amoureuse de tout ce qui vibre, scintille, étonne au cœur du végétal, du minéral, du monde animal et au-delà. Elle aime faire ressortir la sensualité de la peinture, des mots, des concepts scientifiques ou philosophiques. L’animent et l’inspirent, les motifs, les casse-têtes, les ponts, les trous noirs, les cordes cosmiques, mais aussi les événements imperceptibles qui surgissent de la vie quotidienne, terrestre ; de la nature (humaine) à ses mystères. Son travail explore les confins du détail, qu’il soit domestique ou stellaire.
Mais il y a plus. Il y a toujours plus lorsqu’on se consacre à la création, à l’exploration, à la méditation, à l’écoute de l’enfance qui remonte à tout instant, aux rêves encore présents au moment du réveil.
Le temps lance ses signes. L’espace les capte. La respiration, le geste de peindre (l’artiste est gauchère), le choix des couleurs, des matériaux, le format des supports, tout cela, et plus, est présent dans l’atelier, irradiant et complice.
Mais le visiteur qui franchira le seuil de la galerie, du musée ne verra pas l’élan, le doute, le goût du risque, celui d’abandonner, l’enivrement ou la joie d’offrir. Non. Son regard se portera vers des plaques de vibrations, des plages de couleurs, des circuits de lignes, des constructions de cellules, des agencements de formes, des permutations de structures, l’orchestration d’aplats et de reliefs, de subtiles mises en scène de lumières et de prismes. Les coloris retenus, choisis, créés avec science, déposés, étalés avec une infime minutie sur la toile, le bois, le papier, un miroir fracassé, un tapis découpé ou tout autre matériau habiteront l’œuvre telle une chambre intime occupée, un terrain vague observé. Ils donneront la parole à un objet quotidien, citeront une figure, un per-sonnage, un artiste de l’histoire de l’art ou indiqueront les germes d’une galaxie en devenir.
Elle est née à Montréal d’un père catalan et d’une mère québécoise. Elle a passé l’essentiel de son enfance (jusqu’à l’âge de 8 ans) entre Montréal, Barcelone et le sud de la France ; les Pyrénées et Verniolle, un tout petit village de l’Ariège.
Elle sera « impressionnée par les céramiques colorées, les lézards, les chants, les gitans, les robes de flamenco, les castagnettes, par la tristesse et la gravité que je pouvais saisir dans les yeux de mes grands-parents, de mes “tantines” et mes “tontons”... » Les enfants sont des radars à la peau douce. Ils captent et enregistrent tout. Ils sont des éponges sensitives et vibratoires qui, tôt ou tard, seront pressées, enserrées, par le désir de vivre
plus fort que le tourment.
L’invention, la fantaisie, le goût de la fête, le sens de la liberté, les manifestations, le besoin de dessiner, de danser, de jouer avec les couleurs, la présence des grandes mosaïques, les images de la corrida, le flamenco, l’architecture visionnaire de Gaudí se déposeront en elle à jamais. Mais aussi les gens, leurs maisons, leurs gestes, les odeurs, les mets, les sensibilités, les coutumes, la langue et ses légendes. Tout cela traverse avec intensité les œuvres de Mercedes Font.
Alors naissent, des mains et du regard perçant de l’artiste, des tableaux, installations, murales et dessins ; des titres offerts comme un vers libre, une confidence ou la carte d’un ciel secret à peine dévoilé. À la fois poète et astrophysicienne, dans son attitude face au réel, elle témoigne de ses observations du dedans et du dehors.
Il y aurait deux versants dans son œuvre. Le premier montre le monde extérieur, matériel, au sol avec ses maisons, ses chambres, ses meubles, ses objets domestiques, quotidiens, ses décorations, ses coutumes et manières de vivre. Tous ces éléments célèbrent la puissance jouissive du multicolore en se jouant de la perspective avec la liberté de l’anamorphose. La joie s’y renouvelle tel un kaléidoscope amoureux. On imagine un ange catalan visitant le monde revêtu des luminosités de tous les sud de la Terre.
Dans le second, l’ange catalan délaisse le kaléidoscope pour poser son œil tantôt sur l’oculaire du microscope tantôt sur celui du télescope. D’autres mondes apparaissent, complémentaires, essentiels à la compréhension de soi et des autres. L’univers, le cosmos, la musique, les infinis. Ces immatériaux sont transcendés par une utilisation différente de la couleur, pure celle-là, en répétant, variant, permutant des motifs non figuratifs. Les séries se développent subtilement, imperceptiblement, tels les degrés du jour à la nuit. On peut parler de géométrie lyrique. Matière noire, lumineuse matière ; Variations de nuit ; Neurone et matière noire. Des titres de tableaux qui rendent compte d’un état d’âme, un état d’esprit, un état de veille. L’ange catalan n’est plus au Repas du dimanche avec Simone, assis sur Le tapis rouge dans La maison au papyrus es-sayant de reconstituer le miroir fracassé des Poly-motifs. Il s’est envolé. Il a quitté la Terre pour mieux l’observer. Une fois là-haut, il s’est dit : Vue du ciel la terre paraît étrange.
Il y a la patience et le temps qui interroge. Le questionnement et le détachement. Pendant plusieurs années l’artiste assemblera des casse-têtes comme on déchiffre une partition musicale en lecture à vue. Elle choisira des images de lieux qu’elle aimerait visiter à travers le monde. Ou alors, ce sont les grands paysages du Canada. Sur ceux-là elle peindra des lettres, des mots. Haut-relief. Bas-relief. Trompe-l’œil. Vérité décalée. Le fragment et le motif. Elle créera ses propres casse-têtes. Telle une couturière, elle découpera chaque morceau dans le bois, les juxtaposant, les superposant à différents niveaux, les assemblant pour offrir au regard une robe à soi. Lors d’une résidence à Bâle, elle apprendra à faire du papier. Alchimie. Espace. À Kiev, elle composera une immense murale formée de cent casse-têtes. Une nouvelle cartographie du monde. L’unité au-delà de la multiplicité, dira-t-elle. Les nouvelles rencontres lui offrent des pistes, des regards, des gravités. Les villes et leurs rythmes fo-mentent ses intuitions. Les épreuves de la vie l’invitent à faire de nouveaux choix, une voie à prendre, un mode de vie à préciser. Mais la création est toujours là, complice, fidèle, exigeante dans ses cycles de recherches. L’étude de la couleur, le plaisir de peindre, de dessiner, d’agencer, d’avancer, en essayant d’oublier le rétroviseur de la vie, affinent sa patience. En travaillant aux dernières œuvres du grand cycle Diaphane, l’artiste se passionne pour l’infiniment petit, le ciel, le cosmos, les structures, les motifs, le mouvement, la musique et la lumière. Le goût de vivre, d’explorer, d’inventer est là, brûlant, communicatif.
Devant ses œuvres, le spectateur-voyageur a l’impression d’assister à la cristallisation d’un pigment coloré, au développement de multiples cellules sous microscope. Plus loin, il croit survoler des paysages montagneux à bord d’un avion trans-parent. Ou alors, il scrute les continents et les mers vus de l’espace, bien installé dans la coupole d’observation du module Tranquility de la station spatiale internationale. Les camaïeux de la Terre défilent, andante, sous lui. La variété des textures, la sensualité des sols et marais, golfes et criques, fleuves et océans, iridescents, apparaissent sous une myriade de voiles translucides, colorés. Parfois des constellations s’y mirent, à une nuit près. La réminiscence des grandes mosaïques vues à Barcelone, leurs chatoiements, leur magie, répondent aux jeux de l’enfance, aux projets d’avenir. Où sommes-nous? Là. Juste là. Sur le versant sud de l’apesanteur.
Les œuvres de Mercedes Font donnent envie de peindre, de voir le monde comme elle le voit. Elle ressent la force aspirante des trous noirs qui engouffrent, au cœur de ses pupilles, la couleur de tous les iris.
Ses tableaux plissent les yeux, pores grands ouverts, vibrations aux aguets, pour communier avec ces lointains qui vibrent et sommeillent en nous.