Tuer pour se nourrir, vivre et créer

Ainsi formulée, l’assertion est violente, voire provocante. Pourtant personne n’y échappe : il faut tuer pour se nourrir. Se nourrir pour rester vivant. Être vivant pour créer. Créer pour... Cela paraît simpliste. Tuer et créer ne sont pas l’affaire de tous. Tuer vous change. Être tué davantage. Que celui ou celle qui n’a jamais tué dans sa vie lève la main. Une mouche, un moustique, une fourmi, consciemment ou non, nous avons tous posé ce geste au moins une fois. Rares sont ceux et celles qui tuent pour se nourrir. On laisse cette activité à d’autres. On devrait se rapprocher d’eux, au moins une fois. Aller prendre un café et discuter avec la personne qui interrompt la vie de la bête, du végétal, les transforme pour en offrir les métamorphoses au marché d’alimentation. Les viscères, le dedans, la rage, la fatigue, l’exaspération, l’envie d’éliminer, de tasser, d’enlever, mais aussi le viscéral, la faim, les rituels, les cérémonies païennes ou sacrées. Tous ces mondes en nous qui remontent et disparaissent en ouvrant les yeux.

Ces mots, ces phrases virevoltent en moi, telles des énigmes, en quittant Saint-Hyacinthe vers Montréal. Après avoir regardé attentivement plusieurs oeuvres présentées à Orange et participer à la table ronde Pulsion de faim vs pulsion de création. La fin/faim justifie-t-elle la viscéralité de l’acte créateur ? un sentiment d’incomplétude et d’errance m’habite. Les paysages de l’automne naissant défilent de chaque côté de moi. La nature, le ciel et ses mouvements, sa lumière changeante sont à la fois acteurs, témoins et témoignages. Les insectes frappent les vitres de la voiture. Au loin, le mont Royal se rapproche, le fleuve, sa faune, le vivant, partout, sont libres. Les êtres humains et les végétaux, les animaux et les minéraux, l’air et ses bruissements dans les feuilles, la vitesse du véhicule me les fait traverser.  Tout cela se mêle, se fond à mes récentes impressions. Il y a quelques heures à peine, oeuvres et paroles se sont rencontrées, croisées dans la ville. Les mots, les discussions, les confidences, les regards de ceux et celles qui ont dit, le silence respectueux, généreux, yeux ouverts, fermés des auditeurs. Il y a eu tous les verbes de la faim et du rassasié, tous les gestes de l’acte de vivre, la véhémence de toutes les créations et leur paroxysme. Chaque personne avec son bestiaire, son herbier, sa cosmogonie a reçu le discours ou la promesse de l’autre selon sa vie, son expérience, son attitude face au vivant, à la maladie et la mort. Tout naît, passe, disparaît, se transforme. Dans le grand corps bâti où a lieu Orange (ogre, rage, ange) les oeuvres célèbrent un partage qui étonne : des terreurs aux agapes. Je me dis, y a-t-il une différence entre les créations que nous offrent ces artistes et ce que je perçois ? Aime-t-on tout ce qui est magique ? Les brouillards où s’enfoncent les mondes, la réalité ? À l’intérieur de chaque salle d’exposition vibre la vie, s’organisent les cellules, les membranes, les  sensibilités au coeur du dedans, les fibres du merveilleux et ses mystères. Le corps, la peau, la chair, les muqueuses, la sueur, la saleté, les poils, les odeurs, les formes, les caresses, les gestes, les goûts participent à l’air de la création. Il y a ses acteurs, personnages, convives et leurs récits. Les nommer me rapprochera-t-il d’eux ? Mon oeil serait alors posé sur l’oculaire d’une nomenclature télescopique ou tenté simplement par le microscope de l’intime. L’envers de chacun apparaîtrait, sa part d’ombre, ses hésitations, ses souvenirs. La réminiscence et le ressentiment font rarement bon ménage. Mais l’art est là. Il vient à la rescousse, secoue, déblaie, débrousse et déploie. Les artistes sont des explorateurs installés en première ligne prêts à foncer, oser. Ils franchissent les crêtes, le trait invisible départageant le raisonnable de la folie, l’exubérance de l’immobilisme. Chacun raconte sa création du monde, le sien, celui qu’il alimente ou nourrit ses visions. Je file à cent kilomètres heure la tête remplie des récits imagés de mains inconnues, de langues déliées où chaque langage est une révolution pour le locuteur et son auditoire. Leurs histoires offrent de nouveaux kaléidoscopes. Ils sont autant de matériaux et personnages incarnant codes, pulsions et moments où il faut savoir faire silence pour déclencher chez autrui une prise de conscience nourricière. Alors oui, l’envie, le viscéral, l’intime, le besoin de se nourrir, de dévorer ou l’être pour mieux habiter l’autre, parfois de manière excessive, mortelle, circulent dans les espaces offerts à ces créateurs, des commencements aux faims dernières.

Chambres à dîner pour Kenryo Hara : Offrir sur un autel de la viande avec les doigts ;  Isabelle Clermont : Viscérale communion/ Pour le pain des anges et Cynthia Dinan-Mitchell : Eat me Martha Stewart. 

Salons d’alchimie pour Hécate (François Chalifour, Diane Génier) : Les Jardins, la mort d’Eurydice et Massimo Guerrera : Avec eux et celles qui nous habitent.

Sas aux mille récits de Lyzette Yoselivitz : Traces d’intimité ; Véronique Doucet : «Dans les temps de tromperie universelle, dire la vérité devient un acte révolutionnaire.» ; Sylvie Sainte-Marie : L’ordre cannibale du monde, et Meryl McMaster : In-Between Worlds. 

Antres des hydres et méduses, ces revenants, avec les photographies de Daikichi Amano, l’installation A garden of Earthly Delights de Ian Gamache et Les Abysses peintes de Lyzane Potvin.

*

Tuer fascine et inquiète. Créer fascine, interroge et attire. Tuer peut choquer, dégoûter. Tous les verbes liés à la répulsion y passent. Mais l’œil extérieur restera toujours ouvert pour voir jusqu’où le criminel est allé trop loin dans l’irréparable pour le commun des mortels. Depuis le tout premier meurtre de l’Humanité à celui qui vient d’être commis aujourd’hui, quelque part, cet acte étrange, profondément inexplicable, nous interpelle. Certains crimes sont monstrueux mais leurs auteurs ne sont pas des monstres pour autant.

Après avoir liquidé Ted Bundy et autres tueurs en série, l’artiste peintre Lyzane Potvin plonge ici dans les abysses ; les siennes et peut-être même celles des personnages de la série précédente : J’ai tué Ted Bundy. Les quatre toiles qui constituent Les Abysses : La fosse, L’abîme des fauves, Petite mort et L’Allaiteuse, nous offrent un récit troublant, presque vertigineux, de ce qui pourrait se passer au moment de sombrer dans les ténèbres. À plus de mille mètres au fond des mers, il n’y a plus de lumière naturelle, la pression est immense, il fait froid. Pourtant, la vie est là comme nulle part ailleurs sur la planète Terre. Les Abysses de Lyzane Potvin nous disent qu’il peut en être de même au fond de l’âme, de la psyché humaine ; au fond de cette bascule dans la folie, la souffrance, les cauchemars, et peut-être à l’instant précis où on se fait tuer par un tueur en série : l’envie de vivre une dernière fois tout ce qu’on a pas eu le temps de faire : allaiter, voler, plonger, se multiplier, exploser, crier, arracher, tout casser, se cristalliser, hurler comme les loups, chanter comme les baleines, aimer à la puissance mille dans le coeur de chaque être vivant, du ver de terre aux galaxies, du flocon de neige à la bombe atomique. L’âme humaine, l’esprit, la peur, le corps rejoignent et se mêlent ici à la vie des animaux, des forces vives et des dimensions qu’eux seuls perçoivent. Dans Les Abysses, il y a un poisson bleu, un sanglier, une petit chien noir qui est celui de l’artiste ; son nom est Ours. Il est la fidélité, l’amour, la vie et la fantaisie. Il y a deux êtres humains : Ted Bundy et Lyzane Potvin. L’artiste se met en scène dans ses toiles. Elle est à la fois narratrice, narration, personnages, chorégraphe, danseuses, mouvements, lumières, formes et décors. Elle devient l’une de ces créatures étranges qui vivent dans les abysses de la mer : elle a deux têtes, plusieurs mains, trois bouches, des yeux partout, des bouts de corps qui apparaissent à chaque clignement de couleur phosphorescente. Elle saute, virevolte, flotte, plane, émerge, debout, couchée sur le dos, sans dessus dessous, en apesanteur, sa chevelure est à la fois pieuvre et méduse, algues et langues de feu, elle est entourée de pétales blancs, noirs, flammes d’instants volés, larmes d’amour et de peur. Elle est libre et emportée, comme si elle cuisinait un repas avec tous les éléments du vivant, physiques et métaphysiques, toutes les couleurs et les pigments du spectre. Dans La fosse, elle danse, tournoie dans les airs, les eaux troubles et transparentes, les tourbillons de sons aquatiques devant un Ted Bundy qui pourrait bien jouer de la guitare électrique invisible sur la scène d’un concert rock abyssal. C’est électromagnétique, ça crie, ça vibre, mille pulsions à la seconde. La vivante et le tueur se rencontrent, le féminin et le masculin se font face. C’est à la fois singulier et universel et ça continuera ainsi jusqu’à la fin des temps, au plus profond comme au plus loin des frissons de l’atome. La vie l’emportera parce que la création dépassera toujours le crime. Me reviennent ces mots attribués à Thérèse d’Avila : 

À l’intérieur de mes entrailles,

j’ai ressenti un coup soudain :

le mouvement était divin

car son exploit y fut de taille.

Ce coup me blessa et ainsi,

bien que je sois blessée à mort,

et bien que je souffre si fort,

c’est une mort qui donne vie.[1]

 

 

À l’approche de Montréal et sa montagne insulaire couchés sur le fleuve, les images de Ian Gamache jouent avec le réel et ses légendes. On ne sait qui erre là-bas, au pied des gratte-ciels ou au fond des mines. Des hommes et leurs plaies ploient sous l’usure. Leurs souvenirs sont dépossédés de toutes images. Dans A garden of Earthly Delights, les délices ont un goût amer et les jardins en friche. Des pans d’humanité se brisent, abandonnés. Ils gisent sur le sol, nous renvoient leurs origines. En bordure de bâtiments ternis par un crépuscule délavé, graffitis anonymes, ciment, bitume, câbles, ampoules électriques, hommes gris, oiseaux et papillons résistent à peine à la grisaille. Charité : une femme anthracite donne le sein à un enfant tout juste arrivé sur notre planète. Les mineurs, courbés, brisés, fouillent, arpentent les entrailles de la terre. Ils creusent, percent dans l’obscurité, les abysses, pour en extraire le minerai nécessaire à nous alimenter en lumière, électricité  et chauffage. Le courage, l’abnégation, le risque, les dangers, la fatigue du corps, la peur d’un effondrement, les poumons abîmés, mal aérés, unissent ces travailleurs. Leur humanité nous touche parce qu’ils font la sale besogne. Ils n’oeuvrent pas dans les abattoirs ni aux champs, mais participent aussi à la transformation du minéral brut en nourritures impalpables, voire immatérielles.

 

Dans les photographies de Daikichi Amano, des créatures marines, vers, poissons, mollusques et autre bestiaire aquatique, rampent, pénètrent, se lovent contre deux femmes et un homme nus. Ils sont tantôt couchés, tantôt debout, pliés, les positions du sommeil, en apesanteur. C’est multicolore. Visages, lèvres, narines, cils, paupières, cheveux noirs, chair, peau, yeux, dents, sang, fil de fer se laissent envahir par une cohorte arrachée à la mer pour ne former qu’un. Pieuvre en bouche, une femme embrasse sa soeur coiffée d’un mollusque géant. Plus loin elles sont capturées dans un filet de pêche. Ailleurs la tête de l’homme figure dans un ballet peuplé de monstres marins. Qui sont-ils ? Pourquoi se retrouvent-ils là ? Serions-nous en face de ce à quoi rêvent les poissonniers la nuit ? La sensation du gluant, du glissant, du collant fait tressaillir. Attraction et répulsion nous saisissent. Cette masse se meut pour exister, s’alimenter peut-être. L’insupportable est tout près. N’est-ce pas ainsi de la naissance au décès ? L’intérieur est l’extérieur et inversement. Je revoie le grand marché de poissons à Tokyo, à l’aube. Tout grouille de vie, d’activités, de cris, d’écritures, de liquides, de reflets, de formes aquatiques. Des milliers de regards, yeux de poissons, ronds, noirs, luisants, perdus sous l’eau glacée des bacs en plastique bleus, rouges, verts, jaunes. Partout le sang, la glace, des scies, des couteaux, des gants, des bottes en caoutchouc. Chez Amano ces récipients sont le creux d’une épaule, le pubis d’une femme, des flancs, ventres, cuisses, courbes sensuelles modelées par l’abandon, le repos peut-être. Leur corps ensanglanté par endroit, nappé du vivant, pourrait être au seuil de la décomposition. Il n’en est rien. Flotte au-dessus d’eux des visions à la Jérôme Bosch ou ce titre de William Burroughs : Le festin nu.

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Toutes les rencontres ont leurs célébrations. Il n’y a pas de catégories ni de clans. Le regard est regardé, l’écoute entendue, le toucher caressé, le goûter savouré, les odeurs parfumées. Chaque être traverse à sa façon la diffusion des sens, sa réception, ses offrandes. Massimo Guerrera l’a bien compris en proposant Avec ceux et celles qui nous habitent. Nous sommes habités, traversés, aimés ou haïs, célébrés ou rejetés, transformés ou indifférents, émerveillés ou trahis. 

Dans le vaste pavillon Expression l’artiste/hôte et les siens nous reçoivent avec générosité et savoir vivre. Grand tapis, meubles bas, objets de rituels, le blanc, le jaune (d’oeuf, orange), le bleu complémentaire, le rouge vin, l’invisible assoupi demande à être révélé. Ils sont nombreux à venir assister au geste libre de la transformation. L’artiste, accompagné de deux jeunes femmes, de blanc vêtus, dessinent le sol avec leur corps, un mur, les surfaces organisées dans la tranquillité. Ils ont placé à l’intérieur de leurs bas des betteraves cuites pelées. Couleurs, sensations,  textures, parfums sous leurs pieds. Ils marchent, tracent des lignes, traînées odorantes surgies du jus. La métamorphose opère, lentement, pas à pas. L’espace blanc est apaisant. Le trio déroule ses vies en de subtils déplacements, les consignes sont des sourires. Ils ponctuent l’aire de jeu, leur peau mâte respire, contraste discrètement avec les signes déposés ça et là. Le public suit, ravi, ces déambulations offrant à chacun une facette de la liberté. Le regard se nourrit de mixtures réelles, symboliques, secrètes, cachées ; agapes de l’instant présent.

 

Non loin de là, Les jardins, la mort d’Eurydice de Hécate, formé des artistes François Chalifour et Diane Génier, convient le visiteur à un chant d’alchimie : la production du miel. Sur le sol des îlots d’herbes  entourent une ruche surélevée, des traces, la lumière naturelle, le vent, l’air, une fenêtre ouverte, le tunnel vitré des abeilles ouvrières veillent leur reine. Il y a le mouvement du minuscule, le va-et-vient du vivant, vol et envol. Le gris, le vert, le blanc nous entourent. J’aimerais me retrouver à l’intérieur de la ruche, écouter le bourdonnement des abeilles, humer l’odeur des alvéoles, sentir la ventilation produite par les légers battements d’ailes à l’entrée de l’abri blanc. Comment participer à ce qui se dit, se fait, se crée au plus profond des mystères orphiques ?

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Il y a à Orange une petite chapelle aux mille reflets de soi : Viscérale communion / Pour le pain des anges d’Isabelle Clermont. Y vit une virevolte, un vitrail d’images, une myriade de temps suspendus. Une traversée de la matière, une fragmentation, une explosion, ce peut être ce qui se passe dans notre corps à l’instant où nous avalons un aliment, buvons un liquide, respirons l’air nécessaire à notre survie. Il y a plus, bien sûr. D’autres rencontres dans l’espace, la pénombre d’un doute, une croyance, ce qui bat au plus profond de soi. Des couleurs à garder, des motifs à offrir, des images à vivre, des tons à estomper pour affirmer les degrés, les intensités. Partout dans la salle le besoin impérieux de créer est là, parfois informe ou  lisse, tranchant, sûr. Un temps arrêté, habité par notre passage, notre méditation.

 

Celle de Kenryo Hara, avec Offrir sur un autel de la viande avec les doigts, laisse émerger le geste large de la calligraphie. En japonais le patronyme Hara signifierait : cerveau des viscères, abdomen, source du jaillissement de la vie. Avec un tel héritage il n’est pas étonnant que les grands dessins à l’encre de l’artiste portent une telle charge poétique. Deux grandes bannières placées sur la façade du bâtiment principal lancent ces mots imprimés sous un dessin calligraphié : «Festin Offrir sur un autel de la viande avec les doigts. Merci, dieu de la nature, pour tous les aliments.» «Harmonie Empreinte de graines mûres entassées dans un tube de bambou. Merci, dieu de la nature, pour tous les aliments Chacun est libre de voir ce qui résonne en lui, par association ou paréidolie : masques, bouches dévorantes, bras levés, enfants accroupis face à face au-dessus d’une table basse. La magie des signes, la densité des noirs, une certaine allégresse de la danse des mains ponctuent la promenade du visiteur d’une multitude de passerelles.

 

L’une d’elles nous convie à dîner : Eat me Martha Stewart de Cynthia Dinan-Mitchell. La table est mise pour cette femme d’affaire américaine spécialisée dans l’art de vivre à la maison et condamnée à la prison en 2004 pour «obstruction à la justice». Au centre de l’installation, l’artiste a placé la sculpture d’un vautour entouré d’ossements et d’assiettes de porcelaine finement décorées, déposées avec art et raffinement. La table devient un grand corps prêt à être dévoré. La métaphore est riche et cinglante. Elle évoque aussi cette pratique au Japon où dans certains restaurants, une femme nue, recouverte de mets comestibles sur son ventre, sa poitrine est étendue en guise de centre de table. Les convives se servent à même l’être vivant offert. Corps/assiette, vibration de la chair sous peau, cannibalisme feint, égarement, fantasme barbare,  irrespect. Une autre façon de tuer ?

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Où sont les dieux ? Disparus à force de transformer l’animal en végétal, le minéral en air, feu et eau ?  Dans maintes civilisations les mythes intègrent à leurs récits le vivant, le cosmos. Ils mêlent espace et temps, créent des masques, des leurres, soufflent sur nous les particules du sensible à la vitesse des neutrinos ou celle de l’endormissement. Rêves et sommeil lèvent le voile, (velum, révélation) sur nos narrations inconscientes. Une fois surgies, elles laissent pantois ou songeur. Elles  sont des vigies. C’est peut-être là qu’intervient la part de l’intime, subrepticement. 

 

Lyzette Yoselivitz questionne cette parole enfouie en nous dans la vidéo Traces d’intimité. Une à une, des voix de femmes, d’origines diverses, se confient sur l’intimité, la leur, celle de leur couple, dans leur culture. On ne les voit pas. Devant nous l’artiste, accroupie, écrit peut-être leurs mots à l’aide de craies de couleur sur un trottoir du centre-ville de Montréal : silence, rituel, vie, bien ; d’autres encore. D’abord en rose, puis en bleu, jaune, vert, orange, ils prennent vie sur la peau de la ville. Les gens passent, lisent, regardent, s’arrêtent. Peu à peu les voix deviennent polyphoniques. Au coeur de la ville, dans la solitude, l’écriture patiente de ces récits du secret émerge. À la fin un passant marche sur la bordure du texte. Le vent, la pluie transformeront ces mots de poudre en une petite coulée multicolore. Insectes et poussières la goûteront peut-être. Une paix se dégage de cette réflexion.  

 

Dans son roman 1984, publié en 1949, George Orwell écrit «Dans les temps de tromperie universelle, dire la vérité devient un acte révolutionnaire». Cette citation sert de leitmotiv aux oeuvres de Véronique Doucet. Trois titres, trois histoires : Adan et Eve revisités, Guillaume-t-elle ? , Ne pas cueillir la pomme rouge. Ces mots sont porteurs d’images et d’interrogations. Les tableaux de l’artiste eux, traversés par le jaune et le vert pomme, montrent des personnages féminins aux regards francs, directs, parfois placés en situation extrême. Sous un groupe de pommes bleues et une rouge solitaire, entourées de fourrure, est peint le symbole anarchiste. Tantôt fruit défendu, tantôt placé sur la tête d’une femme en guise de cible, symbole d’un empire informatique qui taraude nos vies, telle la flèche de Guillaume, la pomme remplace l’oeil de Big Brother.

 

Sylvie Sainte-Marie l’a merveilleusement capté dans son installation d’oeuvres tirées de la série Cri et Memoriam. L’ordre cannibale du monde m’interpelle. Qui dévore qui ? Le maxillaire du rire broie parfois du noir ou un aliment que la faim a dévoré. Manger, moins pour s’alimenter que pour recevoir l’autre en soi, l’envelopper, être lui. Tout tombe, s’étire, se projette  au seuil de l’inconscient. 29 petites têtes en bois sculpté, couchées sur leur profil droit, écoutent le creux d’une cuiller pliée raconter un possible repas. Recevoir une denrée pour la transformer en parole. Les secrets ou cris du silence sont alignés au mur. Face à nous, un groupe d’auditeurs de bois se tient prêt. Ils captent une cartographie de traces dessinées - personnages couchés, debout - accrochées là par d’autres convives. Le récit de toutes les faims du monde.

 

Les photographies In-Between Worlds de Meryl McMaster racontent elles l’histoire d’une femme, phylactère serti d’éblouissements. Des papillons multicolores battent des ailes sur la blancheur de sa peau à l’avant-plan de l’hiver. Elle se vêt de feuilles d’arbres, brindilles, branches ou plumes d’oiseaux déposées par un vent ancien. La femme est un arbre, l’oeil d’une spirale de mots imprimés, une forme couchée sur le sol. Elle veille là, écoute la terre ailleurs, danse pour le dieu des conifères. Elle porte un costume bleu azur moucheté orange, celui d’un oiseau géant issu peut-être de la mythologie des Cris, origine  de l’artiste. Les mondes de McMaster et Amano se rejoignent quelque part ; frémissements chez l’une, fourmillements chez l’autre. Mais qui sait si, dans la nuit, ils ne s’inversent pas, à la façon des pôles, dans un grand rire aux étoiles.  

 

Le  chant du biologique, du végétal, du minéral, de l’animal, avec sa métrique implacable, scandera toujours les mystères du vivant en tutoyant l’au-delà.



[1] Thérèse d’AVILA, Je vis mais sans vivre en moi-même, Paris, Éditions Allia, 2008, p. 53.