"... Ça marche, vos chansons ?"



Février 1982. J’ai 26 ans. Les artistes Trevor Goring, Chris Richmond et Stephen Shortt, qui dirigent la galerie Véhicule Art depuis quelques années, organisent une petite fête dans leur appartement rue Saint-Laurent, en face de l’église Saint-Dominique, pour célébrer le quatrième anniversaire d’un magazine qu’ils ont créé en 1978, Virus Montréal. 
Il s’agit d’une revue mensuelle francophone abondamment illustrée consacrée, entre autres, à l’avant-garde et à la création en arts visuels, à la performance, au nouveau cinéma, à la nouvelle musique, au jazz, au blues, aux musiques alternatives, à la danse contemporaine, à la littérature, à la poésie, au théâtre, à la radio, à la télévision, mais aussi aux droits des minorités, des animaux, des homosexuels, au végétarisme, à la médecine holistique, l’action communautaire (ou ce qu’on appelait alors "agitprop" ). On y retrouve plusieurs collaborateurs, francophones et anglophones, écrivains, poètes, compositeurs, artistes, journalistes, jeunes critiques, tous animés par la création qui se fait et le désir d’en rendre compte par l’écriture et l’image.
J’y collabore depuis ses débuts comme chroniqueur littéraire principalement, mais aussi, occasionnellement j’écris au sujet des arts visuels et la musique contemporaine. À partir de 1980, je donnerai la parole régulièrement à ces «danseurs indépendants» devenus aujourd’hui les grands chorégraphes que l’on connait : Marie Chouinard, Édouard Lock, Paul-André Fortier, Ginette Laurin, Jean-Pierre Perrault, Daniel Léveillé, Jo Lechay, Françoise Sullivan et de nombreux autres d’ici et d’ailleurs.
L’esprit créatif et curieux du magazine est très proche de celui qui anime la galerie Véhicule Art depuis sa fondation, en mars 1972. 
Située au 61, rue Sainte-Catherine ouest, au deuxième étage, la galerie était un grand espace, très haut, avec des fenêtres donnant sur la rue Sainte-Catherine et un plancher de bois. Il y avait également un vaste local pour la production vidéo et le rangement du matériel technique. Au plafond, je me souviens, se trouvait un immense parachute déployé à bandes rouges et blanches. J’avais l’impression de voir une capsule spatiale Mercury tomber dans l’océan. À l’étage, se trouvaient les bureaux et une petite salle de lecture avec divans. Une mezzanine offrait une vue imprenable sur la galerie. Malheureusement ce bâtiment a été détruit il y a une vingtaine d’années. C’est triste parce que ce lieu a été important pour l’histoire de l’avant-garde artistique des années 1970 à Montréal. Heureusement, les riches archives de ce lieu ont été déposées à l’Université Concordia. 
En 1972, les fondateurs de Véhicule Art, tous des artistes, «désiraient un centre sans but lucratif, ni politique dirigé par les artistes pour les artistes”. La galerie avait pour but d'apporter à la collectivité un espace d'exposition qui lui permettrait de prendre contact avec l'art et la pensée artistique sous toutes les formes possibles empruntées par ceux-ci”. On souhaitait par ce moyen renouveler l'intérêt du public pour les arts visuels à Montréal, stimuler sa prise de conscience et faire croître cet intérêt”. Véhicule fut conçu à la fois comme espace d'exposition pour les arts visuels et lieu de présentation de performances, de vidéos, de films, de danse, de musique et de soirées de poésie. En outre, les fondateurs insistèrent sur son rôle fondamental en tant que centre de formation et d'information en organisant des groupes d'études, des conférences, une bibliothèque de ressources et de documentation et un programme de liaison avec les écoles publiques et les universités de la ville. Tous ces objectifs avaient pour but «de combler une lacune dans la vie artistique de la collectivité». (1)
Je visite cette galerie depuis l’automne 1977. À l’époque j’habitais encore chez mes parents à Laval. Chaque samedi, je prenais l’autobus et le métro pour me rendre au centre-ville de Montréal pour y visiter les galeries d’art actuel (Gilles Gheerbrant, Georges Curzi, Gilles Corbeil), le musée des beaux arts et le musée d’art contemporain. C’est lors d’une de ces visites que j’ai trouvé à la boutique du musée un catalogue intitulé Québec 75, me semble-t-il. On y présentait les artistes participants photographiés dans leurs ateliers et les galeries où leurs oeuvres étaient présentées. Mon regard s’est immédiatement porté sur la galerie Véhicule Art à cause de son logo : une espèce de voilier monté sur roue, imprimé blanc sur noir. Je me souviens m’y être tout de suite rendu. Je fus ravi de découvrir un si grand espace. À ce moment, je venais de terminer la composition d’une oeuvre pour danseurs et musiciens : Tétras 1 et je cherchais un lieu où elle pourrait être présentée. Les dimensions et surtout la mezzanine m’ont convaincu de proposer mon projet à cette galerie. L’oeuvre y fut présentée le 4 février 1978. La galerie exposait à ce moment les oeuvres peintes de Romany Eveleigh. À cette occasion j’ai rencontré pour la première fois Trevor Goring et Christine Richemond qui m’ont parlé de Virus Montréal et qui, voyant mon intérêt pour l’écriture et les arts d’avant-garde, m’ont invité à y collaborer. En novembre de la même année, j’ai joué dans cette galerie, en solo, les Vexations  pour piano d’Érik Satie lors d’un concert qui dura 14 heures et 8 minutes.
La galerie présentait régulièrement des concerts de musique nouvelle, Philippe Glass, Steve Lacy et bien d’autres y sont venus. Il y avait des performances présentées par des artistes européens, américains, canadiens et québécois. J’ai assisté à plusieurs lectures de poésie en français et en anglais avec les spoken words. On y présentait des création vidéo, des pièces de théâtre (Va et vient de Beckett), de la danse contemporain ; Marie Chouinard dansa à Véhicule Art son premier solo Cristallisation à l’hiver 1979. Il y eut des rencontres avec des artistes internationaux, des conférences. Le public était peu nombreux mais fidèle, jeune, enthousiaste et audacieux. L’entrée était gratuite ou on nous invitait à faire un «don suggéré» de $2.00. Imaginez, un tel prix, pour écouter Lauri Anderson ou assister à une performance de Marina Abramovic. Il y avait trentaine, parfois quarante personnes assises sur des coussins. Il faut consulter les archives de la galerie et la chronologie des événements présentés de 1972 à 1982 pour se rendre compte de la richesse et la variété des artistes, peu importe la discipline, venus des quatre coins de la planète pour y présenter leurs créations.
Pour le jeune homme que j’étais, curieux des nouvelles formes de création qui se présentaient alors, ce lieu était stimulant et inspirant avec un esprit neuf et visionnaire. Surtout, il est important de le rappeler, le réseau de ce qu’on nommait alors les «galeries parallèles» au travers le Canada, telle Véhicule Art à Montréal, était extrêmement réceptif, inventif et accueillant pour les nouveaux artistes qui pratiquaient l’installation, la performance, la vidéo d’art, la poésie sonore, la musique expérimentale, formes d’expression peu présentées jusqu’alors Il y avait une merveilleuse convivialité entre tous, peu importe la langue ou la culture des artistes présentés. Il y avait surtout la notion de plaisir dans la création et la présentation des oeuvres qui me semble absente bien souvent aujourd’hui.
J’avais encore cet esprit en février 1982, malgré la déception dans le milieu culturel de l’échec du référendum de 1980, ou la «crise», lorsque je me suis rendu à cette soirée pour fêter le quatrième anniversaire de Virus Montréal. 
Je me souviens qu’il y avait là beaucoup de gens. Je ne connaissais pas la plupart. On y parlait anglais, français, on riait beaucoup. Trevor Goring, qui organisa cette soirée, me rappelait récemment que mon bon ami le compositeur Claude Vivier s’y trouvait, Christopher Jackson du Studio de Musique Ancienne et bien d’autres. Je reconnaissais plusieurs collaborateurs de la revue. La photographe Monique Richard demandait à certains invités de se placer devant une grande bâche pour un portrait. Nous étions libres d’adopter la pose qui nous plaisait.
J’étais accompagnée d’une jeune compositrice Sylvaine Martin qui était critique musical à la revue et une amie de Claude Vivier. À un moment je suis allé m’asseoir sur un divan, non loin des gens qui souhaitaient se faire photographier. Je les observais poser, certains sérieux, un autre imitait un danseur balinais, discutait, riait ou conversait avec la photographe. Les gens se tenaient debout, un verre à la main, une cigarette, un cigare dans l’autre. C’était la fête joyeuse avec ses rires, ses alcools et sa musique.
À un moment donné, un homme plus âgé que moi, à l’air serein, discret, et portant un veston noir, une chemise blanche à col ouvert, s’est accroupi lentement à ma gauche. Nos deux visages étaient à la même hauteur. Il m’a demandé qui j’étais, si je travaillais au magazine. J’ai répondu des banalités. J’ai dit mon nom. J’étais un artiste en arts visuels, un compositeur. Je m’occupais de la chronique livre à Virus  Montréal. À mon tour, je lui ai demandé : «Et vous, vous faites quoi, ici ? - Les gens de la revue m’ont invité. J’écris de la poésie, des chansons. - Ah oui... Est-ce que ça marche ?...»
À cet instant un doux et léger sourire s'est installé sur son visage, une espèce de ravissement tranquille. Ses longues mains libres, à peine déposées sur ses genoux se sont un peu animées. Tout autour, des gens nous regardaient, certains semblaient surpris, presque mal à l’aise. Sylvaine Martin elle, m’a jeté un vif regard perçant, brillant, ébahi, comme si je venais de commettre un impair diplomatique. L’homme et moi nous sommes regardés, quelques secondes, comme deux copains, témoins, malgré eux, d’une scène singulière. Il a ri. Il s’est relevé lentement, en posant sa main droite sur mon avant-bras pour s’aider un peu et m’a dit : See you, avec une voix remplie de bonté. Puis, il est allé rejoindre des amis.
Cette amie s’est alors précipitée sur moi, presque hors d’elle : «Rober Racine ! - Qu’est-ce qu’il y a ? - Est-ce que tu sais avec qui tu viens de parler ? - Non. C’est qui ? - Quoi ? !... C’est Léonard Cohen ! - Je ne le connais pas. C’est qui Leonard Cohen ? - Mais... Rober !... Leonard Cohen... C’est le Bob Dylan du Canada. Un chanteur, un poète immense. Un gars de Montréal. Tu ne le connais pas ?! »
Puis deux, trois, quatre personnes sont venues vers moi, à la fois stupéfaites et amusées de mon ignorance, me taquinant, se moquant un peu. Je me souviens que Trevor Goring, apprenant la chose, est venu vers moi en riant et m’a «plaqué» amicalement sur le divan en me narguant : «Alors tu ne connais pas Léonard Cohen, toi ! Sacré Rober ! » Le tout s’est calmé decrescendo dans la bonne humeur et les rires. Mais comme pour justifier mon ignorance, j’ai expliqué à cette amie mon contexte familial. 
Mes parents sont nés à Rosemont et y ont grandi. Ils étaient issus de la classe ouvrière canadienne française. Ils se sont mariés. Je suis né à Montréal, en 1956, à l’hôpital Ste Jeanne d’Arc. En 1963, mes parents se sont fait construire une maison à Chomedey à Laval. À l’époque, le quartier, avec ses champs et ses boisés, ses grandes fermes et ses maisons du début du siècle, avait des airs de campagne. À la maison, mes parents écoutaient surtout de la musique instrumentale de type ball room, easy listening, 101 strings orchestra ; les ensembles big band de Glenn Miller, Henry Mancini ; les chanteurs américains de ballades des années 1950, tels Bing Crosby, Frank Sinatra ; ou encore les pianistes Oscar Peterson, Peter Nero ; de la musique classique, mais jamais de chansonniers français, québécois et encore moins de la musique pop. Après le souper, mon père jouait au piano plusieurs de ces oeuvres musicales qu’il aimait dans sa jeunesse. Ils écoutaient la radio AM française et les émissions de télévision française, sauf le dimanche lorsqu’ils écoutaient The Ed Sullivan Show. Dans la voiture c’était différent. Le soir nous écoutions les postes anglais CFQR FM ou CBC FM. Donc, sauf les disques que possédaient mes parents, la culture anglophone était peu présente à la maison, même si mes parents parlaient parfaitement l’anglais. À 15 ans, j’ai commencé à composer de la musique et à écrire. Au même moment j’ai découvert la musique classique et le FM de Radio-Canada. Je suis alors devenu un auditeur inconditionnel de cette chaîne. Dans ces années-là, il était rarissime d’entendre des chansons au FM de Radio-Canada. La musique dite «classique» et les émissions culturelles, littéraires, scientifiques, séries, et documentaires composaient l’essentiel de la programmation. Ces émissions étaient passionnantes. Elles font partie de mon éducation. C’est à ce moment que j’ai décidé de devenir ce que je suis devenu : écrivain, compositeur et artiste. Je me suis presque cloîtré dans ce monde, tant cette culture me fascinait et correspondait à ce que j’étais en train de devenir. Au même moment pourtant, ma première copine, à l’époque (de 1972 à 1975), écoutait beaucoup les chansonniers français du temps : Moustaki, Adamo, Sylvie Vartan, Serge Reggiani, Marie Laforêt, Léo Ferré, Charles Aznavour, Jonny Halliday. J’ai découvert le monde de la chanson et ses textes grâce à elle, sans jamais m’y intéresser vraiment. C’est demeuré ainsi jusqu’à cette soirée de février 1982 où, le temps d’un regard, j’ai appris l’existence de Leonard Cohen et fait sa connaissance malgré moi. J’ai eu cette chance, je crois, de rencontrer, sans le savoir, un artiste merveilleux, humble et discret, un artiste d’une grande humanité.
Ce soir-là, peut-être a-t-il été touché qu’un inconnu de 26 ans discute avec l’homme de 48 ans qu’il était, tout simplement et non avec Leonard Cohen.


(1) http://archives.concordia.ca/fr/P027, consulté le 22 février 2016


Rober Racine

Montréal, 20 février 2016.