La biopictura


Nous sommes toujours des idolâtres, tout travail sur !'image et ses pouvoirs magiques désamorce la guerre obsédée par ses bornes qu'elle veut renverser pour mieux établir celle de « sa grandeur » les territoires. La vie humaine est tout juste, entre le vrai et le faux. 
  Louise, Guay, Les hommes sont historiques, les femmes géographiques1  

  


La biopictura est la vie de l'image par l'écriture. C'est également la voix d'une image vers son écriture; c'est-a-dire sa vie. Tout être est ainsi anime par un trio de l’identité touche et modele a la fois par l'approche personnelle d'un désir et par le désir d'approcher le toucher et la persona des autres. Par persona n'entendons pas quelque chose d'obscur et d'opaque, mais plutôt le caractère singulier de chacun-chacune; un sujet. La biopictura serait ici l'italique de l'être, son silence distinct et par conséquent sa visibilité par sa lisibilité. II y aurait la a la fois une image intérieure se manifestant par I'écriture et une autre, plus extérieure celle-la, témoignant par la lumière et l'espace du corps sa présentation dé représentée. Mais au-delà des apparences et des identités, ii ressort des traces et traces de l'être-passant un «humus» concevant l'écriture comme lI'image visuelle et sonore des multiples débits et poses de la voix.

Lorsque l’écriture, une écriture et cette écriture deviennent et se dirigent vers l'image, le dire et l'inscrit de la transcription se touchent par un cycle «biotype»; c'est-a-dire par une vie, une histoire et un récit de la spécificité de tout acte, de tout caractère et sujet. Entre !'image et le type de son maintien (le caractère typographique), ii intervient un liant essentiel nomme la vue.

Celle-ci est la cellule motrice de toute entreprise et tout discours oral, de la vie à la vue il n'y a qu'un pas, qu'un passage.  Ce dernier est celle-là même qu'il nous faut utiliser pour passer de la biographe à la biopictura, de l'écriture à l'image pour ensuite écrire ces images-là.

Personnellement, dans mon travail en art visuel plus particulièrement, ces images ont été la vie (et l'oeuvre) de plusieurs individus, par exemple Satie, Flaubert, Robert, la Castiglione, Bouguereau et Glenn Gould.  Des vies à l'image de - et dont j'ai spatialisé l'écriture le temps d'une exposition (le musée), d'une action (la galerie), d 'un texte (la revue), d 'un vidéo (la télévision), d 'un documentaire (la radio) ou d'un parc (un terrain extérieur, la ville). Ces manifestations a résonances écrites, je les nomme précisément des essais visuels. Ils sont des temps ou la vie recouvre divers lieux, de multiples espaces. D'espaces visuels en lieux usuels, l'image se construit par la reconstruction et la désarticulation de ses sommets et moments, lumière et silence. Ces données ou pigments, propres aux arts visuels (lumière et silence), ont donne a mon travail d'artiste-essayiste le ton d'une réflexion beaucoup plus que celle d'une création pure. J’ai fait de ma lecture une image que j’ai ensuite retranscrite dans l'espace pour lui redonner un nouveau statut d’image. Comme l'enfant et son vocabulaire, le texte de ces essais-visuels s'est rédigé par un vocabulaire où chaque mot faisait figure de vie vue et lue.

C'est de cette manière que j’ai déplacé l'image lue d'un texte vers ce que l'on appelle maintenant la «nouvelle image» ou «nouvelle figuration», tout comme, il y a plusieurs années, Stockhausen en musique parlait de «nouvelle mélodie» et, plus près de nous, le regretté Claude Vivier ne cessait de réclamer une «nouvelle simplicité» dans l'organisation de l'écriture sonore et de son image « compositionnelle ». Tout cela nait d'un désir, d'un besoin de traduire, de recréer une lecture par le biais d'une réécriture d'un texte, d'une image sonore ou visuelle. La biopictura anime cette volonté qui bien souvent est une pure provocation pour l'esprit et la main. Elle filtre le coup d'oeil du lecteur par une trame agissant à la fois comme acte de privatisation de la lecture-écriture et comme mise à voir publique de celle-ci. Cette notion, je la nomme le "gigantisme-privé ". Tout en étant intimement liée au travail solitaire du décryptage, cette notion fait participer la pensée de l'individu privé qu'est l'écrivain au lecteur de détails visuels qu'est le public. Détailler les détails, les rendre accessibles et probants tout en insistant sur une «plus-value», pure condensation de et dans la constellation des variations possibles, voilà ce qui arrive en proposant l'histoire d'une vie comme image. Car ce qu’il faut entendre et sentir lorsqu'un travail est exécuté sous l’angle de la biopictura et du gigantisme-privé, c'est qu'un sujet est dans une durée devient ici une suggestion visuelle in fictivo de la densité historique.

Un exemple type de cette situation est l’essai-visuel que j'ai consacré à la comtesse de Castiglione (1837-1899) : Entendre la Castiglione.  En étudiant et travaillant à ce sujet, je me suis aperçu du peu de documents historiques récents la concernant, c'est-a-dire d 'une réelle narration biographique de sa vie et de son existence parmi nous.  Par contre, j'eus un véritable éblouissement en découvrant qu’une collection ayant appartenu au poète et comte Robert de Montesquiou contenait pas moins de 400 photographies et portraits de cette célèbre femme du Second Empire à Paris. C'est la, ace moment précis, que j'ai compris qu’il s’agissait dans ce cas beaucoup plus d'une biopictura de la Castiglione que d'une biographie ici, l'écriture/lecture de sa vie, de son action de passage s'inventa image l'accumulation des clichés mots d'un corps image créait une nouvelle pagination de l’être, une nouvelle façon de feuilleter la vie captée et silencieuse d'une femme dont l'oralité fut l'unique espace de ses poses l'option de la présence a - comme celle d'être à l'image de - ne réside pas tant dans un maniérisme des «extrêmes» du Sujet (poser l’immobilisme) que par une totale concentration quasi rédactionnelle de poser la pose d'une dépose Celle-ci est le contenu premier de tout essai-visuel Ce qu'il tente et propose, cet essai, via la biopictura, c'est d'observer les contours du discours en y exposant les repères du déroulement historique. Il opère ainsi une relecture manuscrite des étapes qui ont façonne la fascination de toute pensée de connaissance Prendre part a la naissance d'une vie, d'un tire-nom (Nom de pays le nom, nous signale Proust dans sa Recherche), d'un passage, d'une citation et les noter autrement et différemment de sa source initiale, c'est déjà la le premier pas accompli pour encore plus lorsque son sujet et afin de bien percevoir le glissement qui s'effectue de l'usuel au visuel, 11 faut d'abord effectuer une relecture de l'écrit pour ensuite se laisser aller a une simple lecture du transcrit C'est alors, et sans aucun détour, qu'il nous faudra tendre vers l'émetteur du suJet la voie d'accès à l’image littérale sans en excuser l'à-propos De ce fait, les ponts de la traduction, clans leurs déplacements inhérents a la pensée, poseront les allées et venues d 'une longue patience (le travail) se situant a la limite de la restauration et de la décantation.

On observera cependant que la biopictura diffère de la simple iconographie. Bien sûr les fameux Albums de la Pléiade chez Gallimard nous ont habitues a une courte, mais combien passionnante, lecture parallèle de l'«imagerie» d'un auteur et de son commentaire critico-biographique. Par cette forme livresque il ya l'écrit et l'image, mais rarement sent-on une réelle corrélation entre les deux; il y manque la vie. La notion de biopictura, par l'essai-visuel, tente de porter clans et a l'espace ce que l'on appelle par tradition le bas de vignette; c'est-a-dire, étrangement, la légende d'une image. Légende qui parfois n'a pas de mémoire, mais qui constamment présente la référence du document iconographique.

Il faut comprendre et saisir aussi que la biopictura crée un rapport nouveau entre la lecture d'une image et son dire. Parce qu'il serait aisé, par d'autres voies (le cinéma), de dire l'image d'une image. Mais ici, la séquence de l'écriture directe face à la pictura stable (pour ne pas dire retardée) invite et éloigne à la fois le sens de toute parole. On s'expose ainsi a suivre des chemins qui défilent entre les pans du paradoxe et les berges de l'ambigu1te. En les empruntant par la pensée ou la main, nous souscrivons à ses multiples chevauchements. Ainsi, en prenant les essais-visuels mentionnes plus haut (Satie, Flaubert, etc.) et plus particulièrement Entendre la Castiglione, il faut comprendre qu'à l'image des icono-biographies classiques, !'installation tridimensionnelle présentée à la galerie, au musée, tenait lieu d'image photographique tandis que le texte qui l'accompagnait, en lui survivant, devenait le commentaire biographique immédiat de cette image; son bas de vignette. De même, et ceci clans un cas extreme mais tout a fait évident, l'inversion des données serait juste : l'installation est la légende (puisque éphémère) du texte écrit devenu image. L'éphémère n'étant pas apte a une véritable relecture, l'image, elle, possède toutes les qualités requises pour s'écrire (d’) elle-même et à même le recul inscrit dans sa (la) période de gestation (d'une oeuvre). Tout comme lire est parfois une oeuvre, la nouvelle mise en rapport de certaines structures peut tenir lieu d'opus pur.

La biopictura, l’essai-visuel et le gigantisme-prive sont tous trois d'un seul et même tenant puisqu'ils régissent une seule et même passion : écrire vers.


1  Ce livre est à paraitre prochainement.

2 Cet essai visuel fut présenté en premier heu le 20 novembre 1982 à la Galerie nationale du Canada à Ottawa ainsi, qu’à l’Akademie der Kunst de Berlin le 11 janvier 1983.