Dans son eau étoilée d’hémoglobine, état exceptionnel, le petit corps de Rose-Aimée se dépose à la vitesse du silence, cent fois celle de la lumière. Son bassin pourrait tenir sur une feuille de laitue frisée. Son visage a la mobilité des fonds marins où l’ombre des nuages, fondue aux mouvements d’un banc de poissons tropicaux, a la discrétion des ouragans vus de l’espace. Couchée sur le dos, dans son carrosse, nimbée du soleil de septembre, Rose-Aimée, comète encoquillée, ne répond plus à l’appel. Amygdalite et otite taraudent une perfection en développement. Alors elle crie, pleure, fait signe. Elle est une année bissextile. Le petit meurtrier, tenant à deux mains un lourd bâton en frêne, résumé des forêts, l’abat sur Rose-Aimée. Au lieu de recevoir la douceur d’un coup de baguette magique de la fée Clochette, c’est la mortelle battue d’un chef désorchestré. Très vite, il n’y a plus rien. Rose-Aimée se transforme en tissus ensanglantés, poils et paupières mêlés, bout de nez coincé aux commissures d’un sourire défait. Le résumé des forêts s’abat une dernière fois dans une masse de sons épais, sourds, criblée d’osselets en miettes. Rose-Aimée est une flaque de matière inerte. Elle n’est plus tuée ni tu, mais réifiée. Ne reste plus alors que l’aveu du petit meurtrier, le charme d’être seul, abandonné dans sa feinte, las.
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J’étais la comète de Halley. D’argile en fusion, je suis devenue une petite Rose-Aimée terrestre, un corps velu et odorant. Je sentais le lait chaud, disaient les âmes mères et les pères hantés. J’avais les cheveux soyeux. Mes souffles étaient doux. Mais toute cette douceur n’ a pas suffit. Être un nouveau-né, un bébé, est affreux. C’est pour cela que personne ne se souvient des premiers jours de cette existence. Or moi, je n’ai connu que cela. Voilà pourquoi j’ai tout fait pour disparaître. J’ai senti un petit garçon près de moi. Il jouait avec un bâton. Il mimait Galilée observant la Lune avec une lunette d’approche. Il était vif et souple dans ses mouvements. Sur son t-shirt blanc le mot Spoutnik faisait des vagues au vent. Au-dessus de moi, stratus et cumulus se défaisaient. J’ai reconnu les figures vivantes des règnes animal et végétal. Elles se transformaient en minéraux et autres objets façonnés par vos mains. J’ai aimé le gorille se métamorphoser en pintade puis cornemuse. Ou le visage d’une petite chinoise s’effilocher et passer d’une pomme de pin à un paquebot. Cela a duré un après-midi. Si mes yeux s’émerveillaient de ces formes animées, mes oreilles souffraient d’otite. Alors j’ai commencé à crier. Mes petites cordes vocales vibraient. Un voile a passé devant mes yeux. Ma gorge goûtait le sang, le feu irrité. Le petit garçon a cessé d’observer la Lune avec son bâton. Il s’est avancé. Il a dit quelques fois : «Arrête !» Puis : «Qu’est-ce que tu as ? Arrête ! Arrête !! Arrête !!!» Je voyais NIK... OUT... POU... Puis un grand bruit éblouissant m’a libérée. Je suis redevenue la comète de Halley. Aujourd’hui je suis heureuse, en fusion, elliptique.
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Depuis que c’est arrivé je ne cesse de rajeunir. De siècles en siècles passés. Je ne suis déjà plus une année bissextile. J’approche de l’atemporel. Ensuite ça sera fulgurant et irrésistible. Sur Terre, ils disent irréversible, définitif. À la saison des comètes, je me retire pareille à la buée et aux marées. Il y a plus. Le résumé des forêts ne m’a jamais touchée. Ni même effleurée. Il n’a cessé de frapper la bordure du carosse dans lequel on m’avait déposée. Cela a fait tellement de bruit dans mes oreilles remplies d’otite. Je n’ai cessé de pleurer, de crier, d’appeler maman pour que tout cela s’arrête. Mais personne n’est venu. Chaque cri me rapprochait du résumé des forêts. Ma vie commençait à peine. Puis quelque chose a franchi cette ligne d’horizon en moi. Tout est devenu merveilleux, libre, léger comme avant ma naissance. Alors la matière de ma personne s’est liquéfiée. Le soleil de semptembre a plongé dans mes membres. Vite l’absorption s’est mise à m’effacer, à vivre à toute allure en oubliant l’ombre de la bienséance humaine, mortelle. J’ai ressenti la joie de ne plus être biologique. Une autre fois, plus vite encore, une force vive a disparu pour revenir à une vitesse toujours plus grande. Elle s’est mise à rajeunir en pleine lumière. Elle s’est étalée, souple. Elle et moi foncions droit vers l’origine des origines, du tout juste et de l’à peine. L’écho physique du petit saccage terrestre m’a suivie pour s’estomper tel le rythme cardiaque de Shéhérazade après chaque nuit. Je suis redevenue rayonnante, en roue libre, sans laisser la moindre trace, un seul sillon. Le sens de l’orientation s’est libéré de toute direction. La Terre et sa vie cellulaire ne me convenaient pas. Votre Dieu, aussi suave soit-il, n’a pas suffit à ma trajectoire. Il me fallait davantage. La déité se perd avec le froid et la clarté. Je devais retrouver ma place au sein des forces stellaires, sans trous noirs, déplier les attractions gravitationnelles et renouer avec la comète de Halley, ma forme véritable. Il y a eu quelques non dimensions et ce fut tout. J’ai été le résultat d’un hasard biologique appelé miracle dans la cour des dieux. Une fissure imprévue dans la petite lumière où je résonnais. J’ai causé de la joie, du bonheur, l’espoir. Cela flottait autour de moi. La nuit me convoquait. Maintenant je suis unie aux parcelles de la plénitude recherchée par tous. Je n’ai pas eu le temps d’apprendre les codes, les langues ou les mouvements. Je n’ai pas eu le temps de me tenir debout toute seule. Je n’ai rien fait qui fut reconnaissable. J’ai été une année bissextile. J’ai eu 358,240 minutes et ses secondes évidées pour tout essayer. Mon petit corps a été un obstacle à ma volonté. Il était dans la loge du grand théâtre terrestre. C’est à peine s’il a entrevu les coulisses de mon élan. Il y avait du maquillage sur la table. Le cadre illuminé du miroir ne m’a pas vue. J’ai effleuré un personnage, pas même une personne ; aucune persona. Puis le bruit du résumé des forêts a rompu la communication. La profondeur de la Terre a cessé d’exister pour ceux qui la décrivaient. Rien et jamais n’ont plus été des concepts philosophiques. Ils sont redevenus des particules charmées. Ils ont fait vibrer les cordes cosmiques des chanteurs. Ils ont inventé des perfections nouvelles ou autres choses ; pommes, crustacés, lipides d’Orient et tabous le long du Nil. Ce jour béni, ma forme me fut rendue, grâce au bruit du résumé des forêts. Le soleil bruissait d’explosions atomiques au-dessus du quartier Hochelaga-Maisonneuve. Dorine Duciel, dite ma mère, dans la cour de terre battue de cette nouvelle maison, m’a déposée, toute emmitoufflée dans des lainages colorés, à l’intérieur d’une petite boîte rectangulaire en fer recouverte d’une toile plastifiée, montée sur roues. Une voix grave, l’autre aiguë, émettaient des mots étranges : carrosse, brassée, par-là, doucement, à l’ombre... Au-dessus de ma tête, sur le bleu du ciel de midi, se découpait une bande de tissus imprimé. Il y avait là de petits canards et des abeilles en vol. Mes oreilles captaient les frottis de laine. Ils essayaient d’étouffer mes otites sans y parvenir. Cela formait un nuage dans mon ouïe. Il me fallait redevenir glace et poussière dans l’espace, filer ma chevelure longue de millions de kilomètres. Pour rien ? Non. Pour éblouir quelques regards perdus dans votre immensité ; ceux des êtres déposés sur votre Terre. Le petit garçon a compris que je ne devais pas être humaine. Il m’a fait passer d’enfant à infante. Merci. Les Duciel m’ont conçue. Joie pour eux. Mais ils ne se sont pas douté d’où ils m’extirpaient. Ils ont arrêté ma course elliptique, le rendez-vous que j’avais avec la Terre. Pas comme un être humain. Mais en une comète du nom de Halley. Devenue humaine, ma trajectoire sacrée s’est effondrée en moi. Alors le bruit a frappé pour briser mon petit cocon de chair. Je me suis libérée comme l’énergie s’échappe des crânes fracassés des dépouilles mortelles sur les bûchers de Bénares. À l’aide d’une tige de bambou, l’aîné fend le crâne du disparu enflammé pour libérer son esprit. Oui, le résumé des forêts a frappé, frappé, frappé. Sans arrêt. Puis plus rien. Je suis devenue une espèce de vide rose, chaud, à la limite de l’existence. Jusqu’à cet instant, j’étais parfaite, sans identité. Mais ce n’était pas moi. Alors il y a eu ce grand bruit éblouissant. Il m’a libérée. Je ne suis plus sur votre Terre, ni dans votre temps. Je suis loin, très loin ; de tout, de vous, de votre vie. C’est merveilleux. Je respire la comète de Halley. Je suis heureuse, en fusion, libre et fulgurante. Ma fatigue est resplendissante. C’est terminé. Je n’y crois plus. Joie !
Rober Racine