Lyzane Potvin : peintre en série ou la beauté du cran d’arrê



Voilà. C’est fait. Elle a tué Ted Bundy. C’est terminé. Fini. Morto. Maintenant commence pour Lyzane Potvin le chemin de la remontée, celui de la création vers les arcanes du meurtre. Approcher l’insondable mystère des réponses que donnent parfois certains tueurs en série à la question :
 «Pourquoi avez-vous tué ? 
— Je ne sais pas. Comme ça. Pour rien. Pour voir. Pour me voir. Pour avoir le contrôle total. C’était plus fort que moi. Il fallait que je le fasse. Pour qu’ils sachent. » 
La plupart des tueurs en série montrés dans les toiles de Lyzane Potvin ont tué pour exister, au moins une fois dans leur vie.
Pendant plus d’un an l’artiste a étudié, entendu, regardé des documentaires, lu biographies, essais, entretiens avec ces êtres qui fascinent et attirent en privé mais choquent et révoltent en public. Au moyen de la peinture, elle a voulu aller à la rencontre de leur dérèglement. Ce qui l’a touchée au plus profond d’elle-même chez ces êtres, c’est la zone noire et fragile qui vit au grand jour dans leur nuit. Une zone qui peut-être veille en chacun de nous, innommée, interdite, insoupçonnée. Cette dimension trouble, incontrôlable, échappée de la raison commune, tel un cri d’alarme, traverse toutes les œuvres de la série J’ai tué Ted Bundy.
Ces tueurs ont un prénom, un nom, un visage, une famille, une enfance, une jeunesse, une adolescence, un âge adulte, une création potentielle comme acte de résistance à ce qui a pu les violer physiquement ou psychologiquement un jour ou l’autre. Mais une fois leurs crimes commis, avoués, ils perdent toute identité. Ils deviennent deux lettres : SK, serial killer.
Pourquoi s’intéresse-t-on à un tueur, une tueuse en série ? Tuer fascine et inquiète. Créer fascine, interroge et attire. Tuer peut choquer, dégoûter. Tous les verbes liés à la répulsion y passent. Mais l’œil extérieur restera toujours ouvert pour voir jusqu’où un SK est allé trop loin dans l’irréparable pour le commun des mortels. Depuis le tout premier meurtre de l’Humanité jusqu’à celui qui vient tout juste d’être commis aujourd’hui, quelque part, sur la Terre, cet acte étrange, profondément inexplicable nous interpelle.
Dans les œuvres de la série J’ai tué Ted Bundy, ce n’est pas la manière dont ces êtres ont tué leurs semblables qui intéresse l’artiste, mais un possible rapprochement avec eux, cet autre en soi. Comme si la femme qu’est Lyzane Potvin et l’artiste qui prend des risques voulait offrir à ces êtres de lumière noire une écoute, une attention, un tête à tête, une charité, une bienveillance qui leur fut sans doute refusée ou volée très tôt dans l’existence. Une manière pour elle de leur dire : «Stop ! On va se parler. On a des choses à se dire vous et moi. Je vous invite dans ma peinture.» Une parole, des gestes, des poses, des tourbillons de folie. Elle peint pour signifier : je serai le cran d’arrêt de votre incontrôlable besoin de tuer qui ne cesse de vous consumer. Un cran d’arrêt qui a du cran sur grand écran. Elle sait que ces êtres, nonobstant l’inexcusable, l’inadmissible, l’horreur de leurs crimes et la souffrance sans nom qu’ils ont causée aux victimes et à leurs familles, ces êtres peuvent nous faire réfléchir sur l’incompréhensible et la condition humaine si vulnérable.
Huit hommes, deux femmes, quelques animaux et des incendies. En offrandes et partage : des couleurs, des photos, des brûlures dans la chair de la toile et la présence de l’artiste qui prend soin de tout ce monde.
Pour nous, Lyzane Potvin se dit : «Qu’est-ce que ce serait si je tenais dans mes bras Ed Kemper, Ed Gein et Henry Lucas comme une mère son enfant ? Si j’accouchais d’Arthur Shawcross ? Si j’invitais Ted Bundy à dîner en tête à tête ? Si je consolais Jeffrey Dahmer ? Si je devenais un chevreuil devant Robert Hansen ? Si je distribuais les cartes lors d’une partie de poker entre Ted Bundy et Michel Fourniret, l’Amérique et l’Europe ? Qu’est-ce que les gens diraient si j’aimais Aileen Wuornos et m’asseyais à ses côtés, par terre, comme une petites fille ? Et qu’est-ce que le monde dirait encore si je relevais mes cheveux comme la Belle Gunness pour regarder là où vont ses yeux ? Qu’est-ce que ce serait si je vivais tout ça entourée d’incendies ?»
Ça brûlerait de l’intérieur, l’âme, le cœur, le corps, l’esprit, la raison, le sexe. Ça consumerait toute la haine, la colère, le mal, le manque, la souffrance de l’humanité. Ça nous ferait vivre une expérience limite. Et plus encore.
Parce que sur la porte de l’atelier où Lyzane Potvin a créé toutes les toiles de J’ai tué Ted Bundy se trouve un écriteau sur lequel est écrit en grosses lettres rouges le mot DANGER.
Rouge comme les vers de ce poème attribué à Thérèse d’Avila  :

À l’intérieur de mes entrailles,
j’ai ressenti un coup soudain :
le mouvement était divin
car son exploit y fut de taille.
Ce coup me blessa et ainsi,
bien que je sois blessée à mort,
et bien que je souffre si fort,
c’est une mort qui donne vie. (1) 

 (1) Thérèse d’AVILA, Je vis mais sans vivre en moi-même, Paris, Éditions Allia, 2008, p. 53.




Rober Racine
Montréal, 7 octobre 2014.

Une cosmonaute au bord du monde

 

Je t’ai vue, Terechkova ! 

Dans ta blanche remontée filant au-dessus des tiens. 

Tu étais toute blanche. 

Tu tournais sur toi-même. 

Plus bas encore, mais tout aussi haute, j’ai vu cette petite fille aux grands yeux mauves d’Alger, ivre d’encens, au bord d’une toiture, à la fois monde et soi. 

Elle jouait à être dans le vide, à la frontière de l’immensité, à la lisière des vies évidées de toutes les béances du temps, de l’espace et de ses mémoires. 

N’étais-tu pas ainsi à son âge ? 

Nous étions en vol libre toutes les trois. 

C’était magnifique de nous voir. 

Elle immobile, toi accomplissant 48 révolutions autour de la Terre des terres, à des milliers de kilomètres heure à bord de la Mouette. 

Vous étiez synchrones dans vos coeurs et vos rêves. 

Nous étions les pores de l’étoile et la peau des éclats.

Je t’ai aimée plus que tout. 

Pour ta fulgurance, tes mots et ces paroles ponctuées de silences. 

On aurait dit un collier de Morse : long, court, long, court, court, court, long, long. 

La circulation sanguine et celle des vaisseaux amis traversait l’apparence d’une intuition, là où plus rien n’existe, là où il n’y a que des relais stellaires, des déclarations d’amour en apesanteur, une petite pression amie pour la mise à feu des passions.

Mais ça, ce sont vos mots, ceux que vous inventez sur la Terre. 

Ils sont vos bulles d’air. 

Moi, je ne me souviens de rien. 

Je me consume.

Ici il n’y a que des vitesses froides. 

Elles frôlent parfois les degrés de la fusion. 

Je suis sûre que tout ce que je dis n’a aucun sens. 

Mais je sais que tu l’inventeras et ce sera encore plus vertigineux ; car le vertige est ce qui brille en toi. 

J’ai aimé tous ces noms de déesses, dieux et mortels pensant qui crépitent sur tes radars blancs. 

Ces lieux et villes investis de projets merveilleux pour les vôtres. 

Merci de me les offrir. 

Parce que votre temps m’a manqué, l’espace d’une étincelle. 

J’aurais aimé entendre Pline raconter l’explosion du Vésuve. 

Et tous les autres qui ont su révolutionner la beauté souple des desseins hors norme. 

Merci.

Tu voles et écris comme des cartes du ciel ensommeillée. 

C’est beau et doux. 

Cela prolonge et caresse l’atome et sa force monstrueuse.

Où es-tu maintenant ?

Où est cette Ucellina qui me fait des clins d’infini au sujet de Giotto et Bayeux, Casablanca et Orionides ?

Je pense à cela lorsque je suis au périhélie de ma quête pour revenir à la nostalgie de l’aphélie.

Je la voudrais à mes côté, aimante et atomique.

Où est celle qui peignait des paysages de maître à l’âge où vous devez jouer à la poupée ?

Elle vibre, éclate et conquiert les libertés imprenables, les tableaux de bord programmés et les parachutes de rentrée. 

Doux.

Les américains visitent les astres dans un cône et reviennent sur Terre en tombant dans le Pacifique. 

Les tiens parcourent le cosmos à l’intérieur d’une sphère et reviennent sur Terre en embrassant le sol et ses herbes, là où les bisons rêvent aux eaux de vie fortifiantes..

Ucellina m’attire comme une particule charmée. 

Ses calendriers solaires sont les pores de la peau des Aztèques buvant un peu de voie lactée au creux de leurs mains juliennes à jamais grégoriennes.

Ce ne sont pas des mots, ni le réel ou sa naissance.

C’est la respiration d’une respiration et son sommeil.

Tes plans de vols Vertige sidéral et Chevalier de l’espace guideront mes traçantes, douce amie.

 Tout va si vite. 

J’aimerais prendre votre temps. 

Le goûter et l’avaler pour mieux transpirer au fond des courbes de mon ellipse.

Je suis cette boucle de 76 années terrestres. 

Je sais que tu m’accompagneras. 

C’est merveilleux. 

Quand je contournerai le Soleil, hors de votre portée, je scintillerai Valentina Vladimirovna Terechkova, mouette révolutionnaire.

Au retour, je fredonnerai : La Mauve d’Alger et moi l’Ucellina comme un boomerang antique ivre des révolutions de 

Medea 

sur une terrasse fossilisée de Casablanca,        

un 1’ mars    ventilé  par  les  sables  rouges  du  désert.



Rober Racine

Le petit meurtrier

 


Dans son eau étoilée d’hémoglobine, état exceptionnel, le petit corps de Rose-Aimée se dépose à la vitesse du silence, cent fois celle de la lumière. Son bassin pourrait tenir sur une feuille de laitue frisée. Son visage a la mobilité des fonds marins où l’ombre des nuages, fondue aux mouvements d’un banc de poissons tropicaux, a la discrétion des ouragans vus de l’espace. Couchée sur le dos, dans son carrosse, nimbée du soleil de septembre, Rose-Aimée, comète encoquillée, ne répond plus à l’appel. Amygdalite et otite taraudent une perfection en développement. Alors elle crie, pleure, fait signe. Elle est une année bissextile. Le petit meurtrier, tenant à deux mains un lourd bâton en frêne, résumé des forêts, l’abat sur Rose-Aimée. Au lieu de recevoir la douceur d’un coup de baguette magique de la fée Clochette, c’est la mortelle battue d’un chef désorchestré. Très vite, il n’y a plus rien. Rose-Aimée se transforme en tissus ensanglantés, poils et paupières mêlés, bout de nez coincé aux commissures d’un sourire défait. Le résumé des forêts s’abat une dernière fois dans une masse de sons épais, sourds, criblée d’osselets en miettes. Rose-Aimée est une flaque de matière inerte. Elle n’est plus tuée ni tu, mais réifiée. Ne reste plus alors que l’aveu du petit meurtrier, le charme d’être seul, abandonné dans sa feinte, las. 
... 
J’étais la comète de Halley. D’argile en fusion, je suis devenue une petite Rose-Aimée terrestre, un corps velu et odorant. Je sentais le lait chaud, disaient les âmes mères et les pères hantés. J’avais les cheveux soyeux. Mes souffles étaient doux. Mais toute cette douceur n’ a pas suffit. Être un nouveau-né, un bébé, est affreux. C’est pour cela que personne ne se souvient des premiers jours de cette existence. Or moi, je n’ai connu que cela. Voilà pourquoi j’ai tout fait pour disparaître. J’ai senti un petit garçon près de moi. Il jouait avec un bâton. Il mimait Galilée observant la Lune avec une lunette d’approche. Il était vif et souple dans ses mouvements. Sur son t-shirt blanc le mot Spoutnik faisait des vagues au vent. Au-dessus de moi, stratus et cumulus se défaisaient. J’ai reconnu les figures vivantes des règnes animal et végétal. Elles se transformaient en minéraux et autres objets façonnés par vos mains. J’ai aimé le gorille se métamorphoser en pintade puis cornemuse. Ou le visage d’une petite chinoise s’effilocher et passer d’une pomme de pin à un paquebot. Cela a duré un après-midi. Si mes yeux s’émerveillaient de ces formes animées, mes oreilles souffraient d’otite. Alors j’ai commencé à crier. Mes petites cordes vocales vibraient. Un voile a passé devant mes yeux. Ma gorge goûtait le sang, le feu irrité. Le petit garçon a cessé d’observer la Lune avec son bâton. Il s’est avancé. Il a dit quelques fois : «Arrête !» Puis : «Qu’est-ce que tu as ? Arrête ! Arrête !! Arrête !!!» Je voyais NIK... OUT... POU... Puis un grand bruit éblouissant m’a libérée. Je suis redevenue la comète de Halley. Aujourd’hui je suis heureuse, en fusion, elliptique. 
... 
Depuis que c’est arrivé je ne cesse de rajeunir. De siècles en siècles passés. Je ne suis déjà plus une année bissextile. J’approche de l’atemporel. Ensuite ça sera fulgurant et irrésistible. Sur Terre, ils disent irréversible, définitif. À la saison des comètes, je me retire pareille à la buée et aux marées. Il y a plus. Le résumé des forêts ne m’a jamais touchée. Ni même effleurée. Il n’a cessé de frapper la bordure du carosse dans lequel on m’avait déposée. Cela a fait tellement de bruit dans mes oreilles remplies d’otite. Je n’ai cessé de pleurer, de crier, d’appeler maman pour que tout cela s’arrête. Mais personne n’est venu. Chaque cri me rapprochait du résumé des forêts. Ma vie commençait à peine. Puis quelque chose a franchi cette ligne d’horizon en moi. Tout est devenu merveilleux, libre, léger comme avant ma naissance. Alors la matière de ma personne s’est liquéfiée. Le soleil de semptembre a plongé dans mes membres. Vite l’absorption s’est mise à m’effacer, à vivre à toute allure en oubliant l’ombre de la bienséance humaine, mortelle. J’ai ressenti la joie de ne plus être biologique. Une autre fois, plus vite encore, une force vive a disparu pour revenir à une vitesse toujours plus grande. Elle s’est mise à rajeunir en pleine lumière. Elle s’est étalée, souple. Elle et moi foncions droit vers l’origine des origines, du tout juste et de l’à peine. L’écho physique du petit saccage terrestre m’a suivie pour s’estomper tel le rythme cardiaque de Shéhérazade après chaque nuit. Je suis redevenue rayonnante, en roue libre, sans laisser la moindre trace, un seul sillon. Le sens de l’orientation s’est libéré de toute direction. La Terre et sa vie cellulaire ne me convenaient pas. Votre Dieu, aussi suave soit-il, n’a pas suffit à ma trajectoire. Il me fallait davantage. La déité se perd avec le froid et la clarté. Je devais retrouver ma place au sein des forces stellaires, sans trous noirs, déplier les attractions gravitationnelles et renouer avec la comète de Halley, ma forme véritable. Il y a eu quelques non dimensions et ce fut tout. J’ai été le résultat d’un hasard biologique appelé miracle dans la cour des dieux. Une fissure imprévue dans la petite lumière où je résonnais. J’ai causé de la joie, du bonheur, l’espoir. Cela flottait autour de moi. La nuit me convoquait. Maintenant je suis unie aux parcelles de la plénitude recherchée par tous. Je n’ai pas eu le temps d’apprendre les codes, les langues ou les mouvements. Je n’ai pas eu le temps de me tenir debout toute seule. Je n’ai rien fait qui fut reconnaissable. J’ai été une année bissextile. J’ai eu 358,240 minutes et ses secondes évidées pour tout essayer. Mon petit corps a été un obstacle à ma volonté. Il était dans la loge du grand théâtre terrestre. C’est à peine s’il a entrevu les coulisses de mon élan. Il y avait du maquillage sur la table. Le cadre illuminé du miroir ne m’a pas vue. J’ai effleuré un personnage, pas même une personne ; aucune persona. Puis le bruit du résumé des forêts a rompu la communication. La profondeur de la Terre a cessé d’exister pour ceux qui la décrivaient. Rien et jamais n’ont plus été des concepts philosophiques. Ils sont redevenus des particules charmées. Ils ont fait vibrer les cordes cosmiques des chanteurs. Ils ont inventé des perfections nouvelles ou autres choses ; pommes, crustacés, lipides d’Orient et tabous le long du Nil. Ce jour béni, ma forme me fut rendue, grâce au bruit du résumé des forêts. Le soleil bruissait d’explosions atomiques au-dessus du quartier Hochelaga-Maisonneuve. Dorine Duciel, dite ma mère, dans la cour de terre battue de cette nouvelle maison, m’a déposée, toute emmitoufflée dans des lainages colorés, à l’intérieur d’une petite boîte rectangulaire en fer recouverte d’une toile plastifiée, montée sur roues. Une voix grave, l’autre aiguë, émettaient des mots étranges : carrosse, brassée, par-là, doucement, à l’ombre... Au-dessus de ma tête, sur le bleu du ciel de midi, se découpait une bande de tissus imprimé. Il y avait là de petits canards et des abeilles en vol. Mes oreilles captaient les frottis de laine. Ils essayaient d’étouffer mes otites sans y parvenir. Cela formait un nuage dans mon ouïe. Il me fallait redevenir glace et poussière dans l’espace, filer ma chevelure longue de millions de kilomètres. Pour rien ? Non. Pour éblouir quelques regards perdus dans votre immensité ; ceux des êtres déposés sur votre Terre. Le petit garçon a compris que je ne devais pas être humaine. Il m’a fait passer d’enfant à infante. Merci. Les Duciel m’ont conçue. Joie pour eux. Mais ils ne se sont pas douté d’où ils m’extirpaient. Ils ont arrêté ma course elliptique, le rendez-vous que j’avais avec la Terre. Pas comme un être humain. Mais en une comète du nom de Halley. Devenue humaine, ma trajectoire sacrée s’est effondrée en moi. Alors le bruit a frappé pour briser mon petit cocon de chair. Je me suis libérée comme l’énergie s’échappe des crânes fracassés des dépouilles mortelles sur les bûchers de Bénares. À l’aide d’une tige de bambou, l’aîné fend le crâne du disparu enflammé pour libérer son esprit. Oui, le résumé des forêts a frappé, frappé, frappé. Sans arrêt. Puis plus rien. Je suis devenue une espèce de vide rose, chaud, à la limite de l’existence. Jusqu’à cet instant, j’étais parfaite, sans identité. Mais ce n’était pas moi. Alors il y a eu ce grand bruit éblouissant. Il m’a libérée. Je ne suis plus sur votre Terre, ni dans votre temps. Je suis loin, très loin ; de tout, de vous, de votre vie. C’est merveilleux. Je respire la comète de Halley. Je suis heureuse, en fusion, libre et fulgurante. Ma fatigue est resplendissante. C’est terminé. Je n’y crois plus. Joie ! 

Rober Racine 

Du meurtre aux Abysses

 


Après avoir tué Ted Bundy et autres tueurs en série, Lyzane Potvin plonge ici dans les abysses ; les siennes et peut-être même celles des personnages de la série précédente : J’ai tué Ted Bundy.

Les quatre toiles qui constituent Les Abysses : La fosse, L’abîme des fauves, Petite mort et L’Allaiteuse, nous offrent un récit troublant, presque vertigineux, de ce qui pourrait se passer au moment de sombrer dans les ténèbres. 

À plus de mille mètres au fond des mers, il n’y a plus de lumière naturelle, la pression est immense, il fait froid. Pourtant, la vie est là comme nulle part ailleurs sur la planète Terre. 

Les Abysses de Lyzane Potvin nous disent qu’il peut en être de même au fond de l’âme, de la psyché humaine ; au fond de cette bascule dans la folie, la souffrance, les cauchemars, et peut-être à l’instant précis où on se fait tuer par un tueur en série : l’envie de vivre une dernière fois tout ce qu’on a pas eu le temps de faire : allaiter, voler, plonger, se multiplier, exploser, crier, arracher, tout casser, se cristalliser, hurler comme les loups, chanter comme les baleines, aimer à la puissance mille dans le coeur de chaque être vivant, du ver de terre aux galaxies, du flocon de neige à la bombe atomique.

L’âme humaine, l’esprit, la peur, le corps rejoignent et se mêlent ici à la vie des animaux, des forces vives et des dimensions qu’eux seuls perçoivent.

Dans Les Abysses, il y a un poisson bleu, un sanglier, une petit chien noir qui est celui de l’artiste ; son nom est Ours. Il est la fidélité, l’amour, la vie et la fantaisie.

Il y a deux êtres humains : Ted Bundy et Lyzane Potvin.

L’artiste se met en scène dans ses toiles. Elle est à la fois narratrice, narration, personnages, chorégraphe, danseuses, mouvements, lumières, formes et décors.

Elle devient l’une de ces créatures étranges qui vivent dans les abysses de la mer : elle a deux têtes, plusieurs mains, trois bouches, des yeux partout, des bouts de corps qui apparaissent à chaque clignement de couleur phosphorescente. 

Elle saute, virevolte, flotte, plane, émerge, debout, couchée sur le dos, sans dessus dessous, en apesanteur, sa chevelure est à la fois pieuvre et méduse, algues et langues de feu, elle est entourée de pétales blancs, noirs, flammes d’instants volés, larmes d’amour et de peur. Elle est libre et emportée, comme si elle cuisinait un repas avec tous les éléments du vivant, physiques et métaphysiques, toutes les couleurs et les pigments du spectre.

Dans La fosse, elle danse, tournoie dans les airs, les eaux troubles et transparentes, les tourbillons de sons aquatiques devant un Ted Bundy qui pourrait bien jouer de la guitare électrique invisible sur la scène d’un concert rock abyssal. C’est électromagnétique, ça crie, ça vibre, mille pulsions à la seconde. 

La vivante et le tueur se rencontrent, le féminin et le masculin se font face.

C’est à la fois singulier et universel et ça continuera ainsi jusqu’à la fin des temps, au plus profond comme au plus loin des frissons de l’atome.

La vie l’emportera toujours parce que la création dépassera toujours le crime. 

Telles sont les Abysses de Lyzane Potvin.


rober racine

2015

"... Ça marche, vos chansons ?"



Février 1982. J’ai 26 ans. Les artistes Trevor Goring, Chris Richmond et Stephen Shortt, qui dirigent la galerie Véhicule Art depuis quelques années, organisent une petite fête dans leur appartement rue Saint-Laurent, en face de l’église Saint-Dominique, pour célébrer le quatrième anniversaire d’un magazine qu’ils ont créé en 1978, Virus Montréal. 
Il s’agit d’une revue mensuelle francophone abondamment illustrée consacrée, entre autres, à l’avant-garde et à la création en arts visuels, à la performance, au nouveau cinéma, à la nouvelle musique, au jazz, au blues, aux musiques alternatives, à la danse contemporaine, à la littérature, à la poésie, au théâtre, à la radio, à la télévision, mais aussi aux droits des minorités, des animaux, des homosexuels, au végétarisme, à la médecine holistique, l’action communautaire (ou ce qu’on appelait alors "agitprop" ). On y retrouve plusieurs collaborateurs, francophones et anglophones, écrivains, poètes, compositeurs, artistes, journalistes, jeunes critiques, tous animés par la création qui se fait et le désir d’en rendre compte par l’écriture et l’image.
J’y collabore depuis ses débuts comme chroniqueur littéraire principalement, mais aussi, occasionnellement j’écris au sujet des arts visuels et la musique contemporaine. À partir de 1980, je donnerai la parole régulièrement à ces «danseurs indépendants» devenus aujourd’hui les grands chorégraphes que l’on connait : Marie Chouinard, Édouard Lock, Paul-André Fortier, Ginette Laurin, Jean-Pierre Perrault, Daniel Léveillé, Jo Lechay, Françoise Sullivan et de nombreux autres d’ici et d’ailleurs.
L’esprit créatif et curieux du magazine est très proche de celui qui anime la galerie Véhicule Art depuis sa fondation, en mars 1972. 
Située au 61, rue Sainte-Catherine ouest, au deuxième étage, la galerie était un grand espace, très haut, avec des fenêtres donnant sur la rue Sainte-Catherine et un plancher de bois. Il y avait également un vaste local pour la production vidéo et le rangement du matériel technique. Au plafond, je me souviens, se trouvait un immense parachute déployé à bandes rouges et blanches. J’avais l’impression de voir une capsule spatiale Mercury tomber dans l’océan. À l’étage, se trouvaient les bureaux et une petite salle de lecture avec divans. Une mezzanine offrait une vue imprenable sur la galerie. Malheureusement ce bâtiment a été détruit il y a une vingtaine d’années. C’est triste parce que ce lieu a été important pour l’histoire de l’avant-garde artistique des années 1970 à Montréal. Heureusement, les riches archives de ce lieu ont été déposées à l’Université Concordia. 
En 1972, les fondateurs de Véhicule Art, tous des artistes, «désiraient un centre sans but lucratif, ni politique dirigé par les artistes pour les artistes”. La galerie avait pour but d'apporter à la collectivité un espace d'exposition qui lui permettrait de prendre contact avec l'art et la pensée artistique sous toutes les formes possibles empruntées par ceux-ci”. On souhaitait par ce moyen renouveler l'intérêt du public pour les arts visuels à Montréal, stimuler sa prise de conscience et faire croître cet intérêt”. Véhicule fut conçu à la fois comme espace d'exposition pour les arts visuels et lieu de présentation de performances, de vidéos, de films, de danse, de musique et de soirées de poésie. En outre, les fondateurs insistèrent sur son rôle fondamental en tant que centre de formation et d'information en organisant des groupes d'études, des conférences, une bibliothèque de ressources et de documentation et un programme de liaison avec les écoles publiques et les universités de la ville. Tous ces objectifs avaient pour but «de combler une lacune dans la vie artistique de la collectivité». (1)
Je visite cette galerie depuis l’automne 1977. À l’époque j’habitais encore chez mes parents à Laval. Chaque samedi, je prenais l’autobus et le métro pour me rendre au centre-ville de Montréal pour y visiter les galeries d’art actuel (Gilles Gheerbrant, Georges Curzi, Gilles Corbeil), le musée des beaux arts et le musée d’art contemporain. C’est lors d’une de ces visites que j’ai trouvé à la boutique du musée un catalogue intitulé Québec 75, me semble-t-il. On y présentait les artistes participants photographiés dans leurs ateliers et les galeries où leurs oeuvres étaient présentées. Mon regard s’est immédiatement porté sur la galerie Véhicule Art à cause de son logo : une espèce de voilier monté sur roue, imprimé blanc sur noir. Je me souviens m’y être tout de suite rendu. Je fus ravi de découvrir un si grand espace. À ce moment, je venais de terminer la composition d’une oeuvre pour danseurs et musiciens : Tétras 1 et je cherchais un lieu où elle pourrait être présentée. Les dimensions et surtout la mezzanine m’ont convaincu de proposer mon projet à cette galerie. L’oeuvre y fut présentée le 4 février 1978. La galerie exposait à ce moment les oeuvres peintes de Romany Eveleigh. À cette occasion j’ai rencontré pour la première fois Trevor Goring et Christine Richemond qui m’ont parlé de Virus Montréal et qui, voyant mon intérêt pour l’écriture et les arts d’avant-garde, m’ont invité à y collaborer. En novembre de la même année, j’ai joué dans cette galerie, en solo, les Vexations  pour piano d’Érik Satie lors d’un concert qui dura 14 heures et 8 minutes.
La galerie présentait régulièrement des concerts de musique nouvelle, Philippe Glass, Steve Lacy et bien d’autres y sont venus. Il y avait des performances présentées par des artistes européens, américains, canadiens et québécois. J’ai assisté à plusieurs lectures de poésie en français et en anglais avec les spoken words. On y présentait des création vidéo, des pièces de théâtre (Va et vient de Beckett), de la danse contemporain ; Marie Chouinard dansa à Véhicule Art son premier solo Cristallisation à l’hiver 1979. Il y eut des rencontres avec des artistes internationaux, des conférences. Le public était peu nombreux mais fidèle, jeune, enthousiaste et audacieux. L’entrée était gratuite ou on nous invitait à faire un «don suggéré» de $2.00. Imaginez, un tel prix, pour écouter Lauri Anderson ou assister à une performance de Marina Abramovic. Il y avait trentaine, parfois quarante personnes assises sur des coussins. Il faut consulter les archives de la galerie et la chronologie des événements présentés de 1972 à 1982 pour se rendre compte de la richesse et la variété des artistes, peu importe la discipline, venus des quatre coins de la planète pour y présenter leurs créations.
Pour le jeune homme que j’étais, curieux des nouvelles formes de création qui se présentaient alors, ce lieu était stimulant et inspirant avec un esprit neuf et visionnaire. Surtout, il est important de le rappeler, le réseau de ce qu’on nommait alors les «galeries parallèles» au travers le Canada, telle Véhicule Art à Montréal, était extrêmement réceptif, inventif et accueillant pour les nouveaux artistes qui pratiquaient l’installation, la performance, la vidéo d’art, la poésie sonore, la musique expérimentale, formes d’expression peu présentées jusqu’alors Il y avait une merveilleuse convivialité entre tous, peu importe la langue ou la culture des artistes présentés. Il y avait surtout la notion de plaisir dans la création et la présentation des oeuvres qui me semble absente bien souvent aujourd’hui.
J’avais encore cet esprit en février 1982, malgré la déception dans le milieu culturel de l’échec du référendum de 1980, ou la «crise», lorsque je me suis rendu à cette soirée pour fêter le quatrième anniversaire de Virus Montréal. 
Je me souviens qu’il y avait là beaucoup de gens. Je ne connaissais pas la plupart. On y parlait anglais, français, on riait beaucoup. Trevor Goring, qui organisa cette soirée, me rappelait récemment que mon bon ami le compositeur Claude Vivier s’y trouvait, Christopher Jackson du Studio de Musique Ancienne et bien d’autres. Je reconnaissais plusieurs collaborateurs de la revue. La photographe Monique Richard demandait à certains invités de se placer devant une grande bâche pour un portrait. Nous étions libres d’adopter la pose qui nous plaisait.
J’étais accompagnée d’une jeune compositrice Sylvaine Martin qui était critique musical à la revue et une amie de Claude Vivier. À un moment je suis allé m’asseoir sur un divan, non loin des gens qui souhaitaient se faire photographier. Je les observais poser, certains sérieux, un autre imitait un danseur balinais, discutait, riait ou conversait avec la photographe. Les gens se tenaient debout, un verre à la main, une cigarette, un cigare dans l’autre. C’était la fête joyeuse avec ses rires, ses alcools et sa musique.
À un moment donné, un homme plus âgé que moi, à l’air serein, discret, et portant un veston noir, une chemise blanche à col ouvert, s’est accroupi lentement à ma gauche. Nos deux visages étaient à la même hauteur. Il m’a demandé qui j’étais, si je travaillais au magazine. J’ai répondu des banalités. J’ai dit mon nom. J’étais un artiste en arts visuels, un compositeur. Je m’occupais de la chronique livre à Virus  Montréal. À mon tour, je lui ai demandé : «Et vous, vous faites quoi, ici ? - Les gens de la revue m’ont invité. J’écris de la poésie, des chansons. - Ah oui... Est-ce que ça marche ?...»
À cet instant un doux et léger sourire s'est installé sur son visage, une espèce de ravissement tranquille. Ses longues mains libres, à peine déposées sur ses genoux se sont un peu animées. Tout autour, des gens nous regardaient, certains semblaient surpris, presque mal à l’aise. Sylvaine Martin elle, m’a jeté un vif regard perçant, brillant, ébahi, comme si je venais de commettre un impair diplomatique. L’homme et moi nous sommes regardés, quelques secondes, comme deux copains, témoins, malgré eux, d’une scène singulière. Il a ri. Il s’est relevé lentement, en posant sa main droite sur mon avant-bras pour s’aider un peu et m’a dit : See you, avec une voix remplie de bonté. Puis, il est allé rejoindre des amis.
Cette amie s’est alors précipitée sur moi, presque hors d’elle : «Rober Racine ! - Qu’est-ce qu’il y a ? - Est-ce que tu sais avec qui tu viens de parler ? - Non. C’est qui ? - Quoi ? !... C’est Léonard Cohen ! - Je ne le connais pas. C’est qui Leonard Cohen ? - Mais... Rober !... Leonard Cohen... C’est le Bob Dylan du Canada. Un chanteur, un poète immense. Un gars de Montréal. Tu ne le connais pas ?! »
Puis deux, trois, quatre personnes sont venues vers moi, à la fois stupéfaites et amusées de mon ignorance, me taquinant, se moquant un peu. Je me souviens que Trevor Goring, apprenant la chose, est venu vers moi en riant et m’a «plaqué» amicalement sur le divan en me narguant : «Alors tu ne connais pas Léonard Cohen, toi ! Sacré Rober ! » Le tout s’est calmé decrescendo dans la bonne humeur et les rires. Mais comme pour justifier mon ignorance, j’ai expliqué à cette amie mon contexte familial. 
Mes parents sont nés à Rosemont et y ont grandi. Ils étaient issus de la classe ouvrière canadienne française. Ils se sont mariés. Je suis né à Montréal, en 1956, à l’hôpital Ste Jeanne d’Arc. En 1963, mes parents se sont fait construire une maison à Chomedey à Laval. À l’époque, le quartier, avec ses champs et ses boisés, ses grandes fermes et ses maisons du début du siècle, avait des airs de campagne. À la maison, mes parents écoutaient surtout de la musique instrumentale de type ball room, easy listening, 101 strings orchestra ; les ensembles big band de Glenn Miller, Henry Mancini ; les chanteurs américains de ballades des années 1950, tels Bing Crosby, Frank Sinatra ; ou encore les pianistes Oscar Peterson, Peter Nero ; de la musique classique, mais jamais de chansonniers français, québécois et encore moins de la musique pop. Après le souper, mon père jouait au piano plusieurs de ces oeuvres musicales qu’il aimait dans sa jeunesse. Ils écoutaient la radio AM française et les émissions de télévision française, sauf le dimanche lorsqu’ils écoutaient The Ed Sullivan Show. Dans la voiture c’était différent. Le soir nous écoutions les postes anglais CFQR FM ou CBC FM. Donc, sauf les disques que possédaient mes parents, la culture anglophone était peu présente à la maison, même si mes parents parlaient parfaitement l’anglais. À 15 ans, j’ai commencé à composer de la musique et à écrire. Au même moment j’ai découvert la musique classique et le FM de Radio-Canada. Je suis alors devenu un auditeur inconditionnel de cette chaîne. Dans ces années-là, il était rarissime d’entendre des chansons au FM de Radio-Canada. La musique dite «classique» et les émissions culturelles, littéraires, scientifiques, séries, et documentaires composaient l’essentiel de la programmation. Ces émissions étaient passionnantes. Elles font partie de mon éducation. C’est à ce moment que j’ai décidé de devenir ce que je suis devenu : écrivain, compositeur et artiste. Je me suis presque cloîtré dans ce monde, tant cette culture me fascinait et correspondait à ce que j’étais en train de devenir. Au même moment pourtant, ma première copine, à l’époque (de 1972 à 1975), écoutait beaucoup les chansonniers français du temps : Moustaki, Adamo, Sylvie Vartan, Serge Reggiani, Marie Laforêt, Léo Ferré, Charles Aznavour, Jonny Halliday. J’ai découvert le monde de la chanson et ses textes grâce à elle, sans jamais m’y intéresser vraiment. C’est demeuré ainsi jusqu’à cette soirée de février 1982 où, le temps d’un regard, j’ai appris l’existence de Leonard Cohen et fait sa connaissance malgré moi. J’ai eu cette chance, je crois, de rencontrer, sans le savoir, un artiste merveilleux, humble et discret, un artiste d’une grande humanité.
Ce soir-là, peut-être a-t-il été touché qu’un inconnu de 26 ans discute avec l’homme de 48 ans qu’il était, tout simplement et non avec Leonard Cohen.


(1) http://archives.concordia.ca/fr/P027, consulté le 22 février 2016


Rober Racine

Montréal, 20 février 2016.

Tuer pour se nourrir, vivre et créer

Ainsi formulée, l’assertion est violente, voire provocante. Pourtant personne n’y échappe : il faut tuer pour se nourrir. Se nourrir pour rester vivant. Être vivant pour créer. Créer pour... Cela paraît simpliste. Tuer et créer ne sont pas l’affaire de tous. Tuer vous change. Être tué davantage. Que celui ou celle qui n’a jamais tué dans sa vie lève la main. Une mouche, un moustique, une fourmi, consciemment ou non, nous avons tous posé ce geste au moins une fois. Rares sont ceux et celles qui tuent pour se nourrir. On laisse cette activité à d’autres. On devrait se rapprocher d’eux, au moins une fois. Aller prendre un café et discuter avec la personne qui interrompt la vie de la bête, du végétal, les transforme pour en offrir les métamorphoses au marché d’alimentation. Les viscères, le dedans, la rage, la fatigue, l’exaspération, l’envie d’éliminer, de tasser, d’enlever, mais aussi le viscéral, la faim, les rituels, les cérémonies païennes ou sacrées. Tous ces mondes en nous qui remontent et disparaissent en ouvrant les yeux.

Ces mots, ces phrases virevoltent en moi, telles des énigmes, en quittant Saint-Hyacinthe vers Montréal. Après avoir regardé attentivement plusieurs oeuvres présentées à Orange et participer à la table ronde Pulsion de faim vs pulsion de création. La fin/faim justifie-t-elle la viscéralité de l’acte créateur ? un sentiment d’incomplétude et d’errance m’habite. Les paysages de l’automne naissant défilent de chaque côté de moi. La nature, le ciel et ses mouvements, sa lumière changeante sont à la fois acteurs, témoins et témoignages. Les insectes frappent les vitres de la voiture. Au loin, le mont Royal se rapproche, le fleuve, sa faune, le vivant, partout, sont libres. Les êtres humains et les végétaux, les animaux et les minéraux, l’air et ses bruissements dans les feuilles, la vitesse du véhicule me les fait traverser.  Tout cela se mêle, se fond à mes récentes impressions. Il y a quelques heures à peine, oeuvres et paroles se sont rencontrées, croisées dans la ville. Les mots, les discussions, les confidences, les regards de ceux et celles qui ont dit, le silence respectueux, généreux, yeux ouverts, fermés des auditeurs. Il y a eu tous les verbes de la faim et du rassasié, tous les gestes de l’acte de vivre, la véhémence de toutes les créations et leur paroxysme. Chaque personne avec son bestiaire, son herbier, sa cosmogonie a reçu le discours ou la promesse de l’autre selon sa vie, son expérience, son attitude face au vivant, à la maladie et la mort. Tout naît, passe, disparaît, se transforme. Dans le grand corps bâti où a lieu Orange (ogre, rage, ange) les oeuvres célèbrent un partage qui étonne : des terreurs aux agapes. Je me dis, y a-t-il une différence entre les créations que nous offrent ces artistes et ce que je perçois ? Aime-t-on tout ce qui est magique ? Les brouillards où s’enfoncent les mondes, la réalité ? À l’intérieur de chaque salle d’exposition vibre la vie, s’organisent les cellules, les membranes, les  sensibilités au coeur du dedans, les fibres du merveilleux et ses mystères. Le corps, la peau, la chair, les muqueuses, la sueur, la saleté, les poils, les odeurs, les formes, les caresses, les gestes, les goûts participent à l’air de la création. Il y a ses acteurs, personnages, convives et leurs récits. Les nommer me rapprochera-t-il d’eux ? Mon oeil serait alors posé sur l’oculaire d’une nomenclature télescopique ou tenté simplement par le microscope de l’intime. L’envers de chacun apparaîtrait, sa part d’ombre, ses hésitations, ses souvenirs. La réminiscence et le ressentiment font rarement bon ménage. Mais l’art est là. Il vient à la rescousse, secoue, déblaie, débrousse et déploie. Les artistes sont des explorateurs installés en première ligne prêts à foncer, oser. Ils franchissent les crêtes, le trait invisible départageant le raisonnable de la folie, l’exubérance de l’immobilisme. Chacun raconte sa création du monde, le sien, celui qu’il alimente ou nourrit ses visions. Je file à cent kilomètres heure la tête remplie des récits imagés de mains inconnues, de langues déliées où chaque langage est une révolution pour le locuteur et son auditoire. Leurs histoires offrent de nouveaux kaléidoscopes. Ils sont autant de matériaux et personnages incarnant codes, pulsions et moments où il faut savoir faire silence pour déclencher chez autrui une prise de conscience nourricière. Alors oui, l’envie, le viscéral, l’intime, le besoin de se nourrir, de dévorer ou l’être pour mieux habiter l’autre, parfois de manière excessive, mortelle, circulent dans les espaces offerts à ces créateurs, des commencements aux faims dernières.

Chambres à dîner pour Kenryo Hara : Offrir sur un autel de la viande avec les doigts ;  Isabelle Clermont : Viscérale communion/ Pour le pain des anges et Cynthia Dinan-Mitchell : Eat me Martha Stewart. 

Salons d’alchimie pour Hécate (François Chalifour, Diane Génier) : Les Jardins, la mort d’Eurydice et Massimo Guerrera : Avec eux et celles qui nous habitent.

Sas aux mille récits de Lyzette Yoselivitz : Traces d’intimité ; Véronique Doucet : «Dans les temps de tromperie universelle, dire la vérité devient un acte révolutionnaire.» ; Sylvie Sainte-Marie : L’ordre cannibale du monde, et Meryl McMaster : In-Between Worlds. 

Antres des hydres et méduses, ces revenants, avec les photographies de Daikichi Amano, l’installation A garden of Earthly Delights de Ian Gamache et Les Abysses peintes de Lyzane Potvin.

*

Tuer fascine et inquiète. Créer fascine, interroge et attire. Tuer peut choquer, dégoûter. Tous les verbes liés à la répulsion y passent. Mais l’œil extérieur restera toujours ouvert pour voir jusqu’où le criminel est allé trop loin dans l’irréparable pour le commun des mortels. Depuis le tout premier meurtre de l’Humanité à celui qui vient d’être commis aujourd’hui, quelque part, cet acte étrange, profondément inexplicable, nous interpelle. Certains crimes sont monstrueux mais leurs auteurs ne sont pas des monstres pour autant.

Après avoir liquidé Ted Bundy et autres tueurs en série, l’artiste peintre Lyzane Potvin plonge ici dans les abysses ; les siennes et peut-être même celles des personnages de la série précédente : J’ai tué Ted Bundy. Les quatre toiles qui constituent Les Abysses : La fosse, L’abîme des fauves, Petite mort et L’Allaiteuse, nous offrent un récit troublant, presque vertigineux, de ce qui pourrait se passer au moment de sombrer dans les ténèbres. À plus de mille mètres au fond des mers, il n’y a plus de lumière naturelle, la pression est immense, il fait froid. Pourtant, la vie est là comme nulle part ailleurs sur la planète Terre. Les Abysses de Lyzane Potvin nous disent qu’il peut en être de même au fond de l’âme, de la psyché humaine ; au fond de cette bascule dans la folie, la souffrance, les cauchemars, et peut-être à l’instant précis où on se fait tuer par un tueur en série : l’envie de vivre une dernière fois tout ce qu’on a pas eu le temps de faire : allaiter, voler, plonger, se multiplier, exploser, crier, arracher, tout casser, se cristalliser, hurler comme les loups, chanter comme les baleines, aimer à la puissance mille dans le coeur de chaque être vivant, du ver de terre aux galaxies, du flocon de neige à la bombe atomique. L’âme humaine, l’esprit, la peur, le corps rejoignent et se mêlent ici à la vie des animaux, des forces vives et des dimensions qu’eux seuls perçoivent. Dans Les Abysses, il y a un poisson bleu, un sanglier, une petit chien noir qui est celui de l’artiste ; son nom est Ours. Il est la fidélité, l’amour, la vie et la fantaisie. Il y a deux êtres humains : Ted Bundy et Lyzane Potvin. L’artiste se met en scène dans ses toiles. Elle est à la fois narratrice, narration, personnages, chorégraphe, danseuses, mouvements, lumières, formes et décors. Elle devient l’une de ces créatures étranges qui vivent dans les abysses de la mer : elle a deux têtes, plusieurs mains, trois bouches, des yeux partout, des bouts de corps qui apparaissent à chaque clignement de couleur phosphorescente. Elle saute, virevolte, flotte, plane, émerge, debout, couchée sur le dos, sans dessus dessous, en apesanteur, sa chevelure est à la fois pieuvre et méduse, algues et langues de feu, elle est entourée de pétales blancs, noirs, flammes d’instants volés, larmes d’amour et de peur. Elle est libre et emportée, comme si elle cuisinait un repas avec tous les éléments du vivant, physiques et métaphysiques, toutes les couleurs et les pigments du spectre. Dans La fosse, elle danse, tournoie dans les airs, les eaux troubles et transparentes, les tourbillons de sons aquatiques devant un Ted Bundy qui pourrait bien jouer de la guitare électrique invisible sur la scène d’un concert rock abyssal. C’est électromagnétique, ça crie, ça vibre, mille pulsions à la seconde. La vivante et le tueur se rencontrent, le féminin et le masculin se font face. C’est à la fois singulier et universel et ça continuera ainsi jusqu’à la fin des temps, au plus profond comme au plus loin des frissons de l’atome. La vie l’emportera parce que la création dépassera toujours le crime. Me reviennent ces mots attribués à Thérèse d’Avila : 

À l’intérieur de mes entrailles,

j’ai ressenti un coup soudain :

le mouvement était divin

car son exploit y fut de taille.

Ce coup me blessa et ainsi,

bien que je sois blessée à mort,

et bien que je souffre si fort,

c’est une mort qui donne vie.[1]

 

 

À l’approche de Montréal et sa montagne insulaire couchés sur le fleuve, les images de Ian Gamache jouent avec le réel et ses légendes. On ne sait qui erre là-bas, au pied des gratte-ciels ou au fond des mines. Des hommes et leurs plaies ploient sous l’usure. Leurs souvenirs sont dépossédés de toutes images. Dans A garden of Earthly Delights, les délices ont un goût amer et les jardins en friche. Des pans d’humanité se brisent, abandonnés. Ils gisent sur le sol, nous renvoient leurs origines. En bordure de bâtiments ternis par un crépuscule délavé, graffitis anonymes, ciment, bitume, câbles, ampoules électriques, hommes gris, oiseaux et papillons résistent à peine à la grisaille. Charité : une femme anthracite donne le sein à un enfant tout juste arrivé sur notre planète. Les mineurs, courbés, brisés, fouillent, arpentent les entrailles de la terre. Ils creusent, percent dans l’obscurité, les abysses, pour en extraire le minerai nécessaire à nous alimenter en lumière, électricité  et chauffage. Le courage, l’abnégation, le risque, les dangers, la fatigue du corps, la peur d’un effondrement, les poumons abîmés, mal aérés, unissent ces travailleurs. Leur humanité nous touche parce qu’ils font la sale besogne. Ils n’oeuvrent pas dans les abattoirs ni aux champs, mais participent aussi à la transformation du minéral brut en nourritures impalpables, voire immatérielles.

 

Dans les photographies de Daikichi Amano, des créatures marines, vers, poissons, mollusques et autre bestiaire aquatique, rampent, pénètrent, se lovent contre deux femmes et un homme nus. Ils sont tantôt couchés, tantôt debout, pliés, les positions du sommeil, en apesanteur. C’est multicolore. Visages, lèvres, narines, cils, paupières, cheveux noirs, chair, peau, yeux, dents, sang, fil de fer se laissent envahir par une cohorte arrachée à la mer pour ne former qu’un. Pieuvre en bouche, une femme embrasse sa soeur coiffée d’un mollusque géant. Plus loin elles sont capturées dans un filet de pêche. Ailleurs la tête de l’homme figure dans un ballet peuplé de monstres marins. Qui sont-ils ? Pourquoi se retrouvent-ils là ? Serions-nous en face de ce à quoi rêvent les poissonniers la nuit ? La sensation du gluant, du glissant, du collant fait tressaillir. Attraction et répulsion nous saisissent. Cette masse se meut pour exister, s’alimenter peut-être. L’insupportable est tout près. N’est-ce pas ainsi de la naissance au décès ? L’intérieur est l’extérieur et inversement. Je revoie le grand marché de poissons à Tokyo, à l’aube. Tout grouille de vie, d’activités, de cris, d’écritures, de liquides, de reflets, de formes aquatiques. Des milliers de regards, yeux de poissons, ronds, noirs, luisants, perdus sous l’eau glacée des bacs en plastique bleus, rouges, verts, jaunes. Partout le sang, la glace, des scies, des couteaux, des gants, des bottes en caoutchouc. Chez Amano ces récipients sont le creux d’une épaule, le pubis d’une femme, des flancs, ventres, cuisses, courbes sensuelles modelées par l’abandon, le repos peut-être. Leur corps ensanglanté par endroit, nappé du vivant, pourrait être au seuil de la décomposition. Il n’en est rien. Flotte au-dessus d’eux des visions à la Jérôme Bosch ou ce titre de William Burroughs : Le festin nu.

*

Toutes les rencontres ont leurs célébrations. Il n’y a pas de catégories ni de clans. Le regard est regardé, l’écoute entendue, le toucher caressé, le goûter savouré, les odeurs parfumées. Chaque être traverse à sa façon la diffusion des sens, sa réception, ses offrandes. Massimo Guerrera l’a bien compris en proposant Avec ceux et celles qui nous habitent. Nous sommes habités, traversés, aimés ou haïs, célébrés ou rejetés, transformés ou indifférents, émerveillés ou trahis. 

Dans le vaste pavillon Expression l’artiste/hôte et les siens nous reçoivent avec générosité et savoir vivre. Grand tapis, meubles bas, objets de rituels, le blanc, le jaune (d’oeuf, orange), le bleu complémentaire, le rouge vin, l’invisible assoupi demande à être révélé. Ils sont nombreux à venir assister au geste libre de la transformation. L’artiste, accompagné de deux jeunes femmes, de blanc vêtus, dessinent le sol avec leur corps, un mur, les surfaces organisées dans la tranquillité. Ils ont placé à l’intérieur de leurs bas des betteraves cuites pelées. Couleurs, sensations,  textures, parfums sous leurs pieds. Ils marchent, tracent des lignes, traînées odorantes surgies du jus. La métamorphose opère, lentement, pas à pas. L’espace blanc est apaisant. Le trio déroule ses vies en de subtils déplacements, les consignes sont des sourires. Ils ponctuent l’aire de jeu, leur peau mâte respire, contraste discrètement avec les signes déposés ça et là. Le public suit, ravi, ces déambulations offrant à chacun une facette de la liberté. Le regard se nourrit de mixtures réelles, symboliques, secrètes, cachées ; agapes de l’instant présent.

 

Non loin de là, Les jardins, la mort d’Eurydice de Hécate, formé des artistes François Chalifour et Diane Génier, convient le visiteur à un chant d’alchimie : la production du miel. Sur le sol des îlots d’herbes  entourent une ruche surélevée, des traces, la lumière naturelle, le vent, l’air, une fenêtre ouverte, le tunnel vitré des abeilles ouvrières veillent leur reine. Il y a le mouvement du minuscule, le va-et-vient du vivant, vol et envol. Le gris, le vert, le blanc nous entourent. J’aimerais me retrouver à l’intérieur de la ruche, écouter le bourdonnement des abeilles, humer l’odeur des alvéoles, sentir la ventilation produite par les légers battements d’ailes à l’entrée de l’abri blanc. Comment participer à ce qui se dit, se fait, se crée au plus profond des mystères orphiques ?

*

Il y a à Orange une petite chapelle aux mille reflets de soi : Viscérale communion / Pour le pain des anges d’Isabelle Clermont. Y vit une virevolte, un vitrail d’images, une myriade de temps suspendus. Une traversée de la matière, une fragmentation, une explosion, ce peut être ce qui se passe dans notre corps à l’instant où nous avalons un aliment, buvons un liquide, respirons l’air nécessaire à notre survie. Il y a plus, bien sûr. D’autres rencontres dans l’espace, la pénombre d’un doute, une croyance, ce qui bat au plus profond de soi. Des couleurs à garder, des motifs à offrir, des images à vivre, des tons à estomper pour affirmer les degrés, les intensités. Partout dans la salle le besoin impérieux de créer est là, parfois informe ou  lisse, tranchant, sûr. Un temps arrêté, habité par notre passage, notre méditation.

 

Celle de Kenryo Hara, avec Offrir sur un autel de la viande avec les doigts, laisse émerger le geste large de la calligraphie. En japonais le patronyme Hara signifierait : cerveau des viscères, abdomen, source du jaillissement de la vie. Avec un tel héritage il n’est pas étonnant que les grands dessins à l’encre de l’artiste portent une telle charge poétique. Deux grandes bannières placées sur la façade du bâtiment principal lancent ces mots imprimés sous un dessin calligraphié : «Festin Offrir sur un autel de la viande avec les doigts. Merci, dieu de la nature, pour tous les aliments.» «Harmonie Empreinte de graines mûres entassées dans un tube de bambou. Merci, dieu de la nature, pour tous les aliments Chacun est libre de voir ce qui résonne en lui, par association ou paréidolie : masques, bouches dévorantes, bras levés, enfants accroupis face à face au-dessus d’une table basse. La magie des signes, la densité des noirs, une certaine allégresse de la danse des mains ponctuent la promenade du visiteur d’une multitude de passerelles.

 

L’une d’elles nous convie à dîner : Eat me Martha Stewart de Cynthia Dinan-Mitchell. La table est mise pour cette femme d’affaire américaine spécialisée dans l’art de vivre à la maison et condamnée à la prison en 2004 pour «obstruction à la justice». Au centre de l’installation, l’artiste a placé la sculpture d’un vautour entouré d’ossements et d’assiettes de porcelaine finement décorées, déposées avec art et raffinement. La table devient un grand corps prêt à être dévoré. La métaphore est riche et cinglante. Elle évoque aussi cette pratique au Japon où dans certains restaurants, une femme nue, recouverte de mets comestibles sur son ventre, sa poitrine est étendue en guise de centre de table. Les convives se servent à même l’être vivant offert. Corps/assiette, vibration de la chair sous peau, cannibalisme feint, égarement, fantasme barbare,  irrespect. Une autre façon de tuer ?

*

Où sont les dieux ? Disparus à force de transformer l’animal en végétal, le minéral en air, feu et eau ?  Dans maintes civilisations les mythes intègrent à leurs récits le vivant, le cosmos. Ils mêlent espace et temps, créent des masques, des leurres, soufflent sur nous les particules du sensible à la vitesse des neutrinos ou celle de l’endormissement. Rêves et sommeil lèvent le voile, (velum, révélation) sur nos narrations inconscientes. Une fois surgies, elles laissent pantois ou songeur. Elles  sont des vigies. C’est peut-être là qu’intervient la part de l’intime, subrepticement. 

 

Lyzette Yoselivitz questionne cette parole enfouie en nous dans la vidéo Traces d’intimité. Une à une, des voix de femmes, d’origines diverses, se confient sur l’intimité, la leur, celle de leur couple, dans leur culture. On ne les voit pas. Devant nous l’artiste, accroupie, écrit peut-être leurs mots à l’aide de craies de couleur sur un trottoir du centre-ville de Montréal : silence, rituel, vie, bien ; d’autres encore. D’abord en rose, puis en bleu, jaune, vert, orange, ils prennent vie sur la peau de la ville. Les gens passent, lisent, regardent, s’arrêtent. Peu à peu les voix deviennent polyphoniques. Au coeur de la ville, dans la solitude, l’écriture patiente de ces récits du secret émerge. À la fin un passant marche sur la bordure du texte. Le vent, la pluie transformeront ces mots de poudre en une petite coulée multicolore. Insectes et poussières la goûteront peut-être. Une paix se dégage de cette réflexion.  

 

Dans son roman 1984, publié en 1949, George Orwell écrit «Dans les temps de tromperie universelle, dire la vérité devient un acte révolutionnaire». Cette citation sert de leitmotiv aux oeuvres de Véronique Doucet. Trois titres, trois histoires : Adan et Eve revisités, Guillaume-t-elle ? , Ne pas cueillir la pomme rouge. Ces mots sont porteurs d’images et d’interrogations. Les tableaux de l’artiste eux, traversés par le jaune et le vert pomme, montrent des personnages féminins aux regards francs, directs, parfois placés en situation extrême. Sous un groupe de pommes bleues et une rouge solitaire, entourées de fourrure, est peint le symbole anarchiste. Tantôt fruit défendu, tantôt placé sur la tête d’une femme en guise de cible, symbole d’un empire informatique qui taraude nos vies, telle la flèche de Guillaume, la pomme remplace l’oeil de Big Brother.

 

Sylvie Sainte-Marie l’a merveilleusement capté dans son installation d’oeuvres tirées de la série Cri et Memoriam. L’ordre cannibale du monde m’interpelle. Qui dévore qui ? Le maxillaire du rire broie parfois du noir ou un aliment que la faim a dévoré. Manger, moins pour s’alimenter que pour recevoir l’autre en soi, l’envelopper, être lui. Tout tombe, s’étire, se projette  au seuil de l’inconscient. 29 petites têtes en bois sculpté, couchées sur leur profil droit, écoutent le creux d’une cuiller pliée raconter un possible repas. Recevoir une denrée pour la transformer en parole. Les secrets ou cris du silence sont alignés au mur. Face à nous, un groupe d’auditeurs de bois se tient prêt. Ils captent une cartographie de traces dessinées - personnages couchés, debout - accrochées là par d’autres convives. Le récit de toutes les faims du monde.

 

Les photographies In-Between Worlds de Meryl McMaster racontent elles l’histoire d’une femme, phylactère serti d’éblouissements. Des papillons multicolores battent des ailes sur la blancheur de sa peau à l’avant-plan de l’hiver. Elle se vêt de feuilles d’arbres, brindilles, branches ou plumes d’oiseaux déposées par un vent ancien. La femme est un arbre, l’oeil d’une spirale de mots imprimés, une forme couchée sur le sol. Elle veille là, écoute la terre ailleurs, danse pour le dieu des conifères. Elle porte un costume bleu azur moucheté orange, celui d’un oiseau géant issu peut-être de la mythologie des Cris, origine  de l’artiste. Les mondes de McMaster et Amano se rejoignent quelque part ; frémissements chez l’une, fourmillements chez l’autre. Mais qui sait si, dans la nuit, ils ne s’inversent pas, à la façon des pôles, dans un grand rire aux étoiles.  

 

Le  chant du biologique, du végétal, du minéral, de l’animal, avec sa métrique implacable, scandera toujours les mystères du vivant en tutoyant l’au-delà.



[1] Thérèse d’AVILA, Je vis mais sans vivre en moi-même, Paris, Éditions Allia, 2008, p. 53.